Une étude décrypte un phénomène que ses auteurs appellent « populisme médical », et qui serait la manifestation d'un « messianisme pharmaceutique ». Le cas de la France y est développé à travers Didier Raoult et l'hydroxychloroquine.

Au printemps 2020, alors que la pandémie était encore à sa première vague, un petit espoir était né autour d’un médicament : l’hydroxychloroquine. Didier Raoult s’illustrait alors avec des déclarations spectaculaires, affirmant qu’il s’agissait là d’un remède extrêmement efficace contre le covid. Mais ses affirmations étaient précipitées, a fortiori car son étude ne suivait pas la méthode scientifique, ce qui ne donnait pas force de preuve aux résultats. Au fil des mois, la potentielle efficacité du traitement a été reniée par de nombreuses études.

Toutefois, Didier Raoult a persisté à contredire les faits scientifiques, proposant de plus en plus un discours idéologique visant à s’opposer, par principe, au consensus scientifique. Il est par ailleurs devenu très populaire, rassemblant une véritable communauté qui ne remet jamais en question ses prises de position. De nombreuses personnalités politiques — y compris Emmanuel Macron au début — ont cherché à en jouer. Mais durant la pandémie, à l’échelle mondiale, ce cas n’a rien d’unique.

Ce phénomène fait l’objet d’une étude parue ce 14 novembre 2021 dans Social Science & Medicine. Les deux auteurs, Gideon Lascoa et Vincen Gregory Yu estiment que la pandémie a généré un « messianisme pharmaceutique », c’est-à-dire une « manifestation d’un populisme médical ».

Les 4 caractéristiques du messianisme pharmaceutique

Le phénomène des remèdes miracles — faux ou décevants — portés par une personnalité rassembleuse n’est pas totalement inédit dans l’histoire humaine. « De telles promesses ne sont pas nouvelles, elles remontent sans doute à l’époque médiévale où les souverains étaient considérés comme des êtres suprêmes dotés de pouvoirs de guérison », arguent les auteurs.

Mais il y a des particularités récentes qui émergent dans le cadre de cette pandémie. Dans leur papier, ils identifient donc quatre caractéristiques à l’émergence contemporaine de ce phénomène. Celui-ci apparaît :

  • en période de « crise sanitaire extraordinaire » ;
  • en s’appuyant sur des «  connaissances, pratiques et sentiments préexistants » ;
  • en se reposant sur une figure d’autorité médicale — sous un point de vue « souvent hétérodoxe » (non-conformiste) ;
  • en impliquant des substances « accessibles, abordables et/ou familières ».
La pandémie aurait, selon cette étude, engendré du populisme médical à travers des « remèdes miracles ». // Source : Pixabay

Pour décrypter les mécanismes à l’œuvre dans ce messianisme pharmaceutique, trois cas pratiques sont étudiés dans ce papier de recherche : l’Ivermectin aux Philippines, le Covid-Organics à Madagascar, et l’hydroxychloroquine en France. Penchons-nous sur ce que dit l’étude du cas français.

Comment ce phénomène a-t-il émergé avec la chloroquine ?

Lors de la publication de l’étude initiale menée par Didier Raoult, qui prétendait avoir une efficacité de 100 %, les résultats ont « rapidement pris du poids dans la société française », notent les auteurs. Ils relèvent que les prescriptions du médicament ont alors grandement augmenté au point même de « faire craindre une pénurie pour les patients qui utilisaient le médicament de façon chronique ».

« Le maire de Nice a exhorté le public, à la radio, de continuer à faire confiance à Raoult »

Ils décrivent ensuite une politisation — si ce n’est une appropriation politique — du traitement, sur un large spectre de personnalités politiques. « Un sénateur a exhorté le gouvernement à ne pas tenir compte de l’avis des ‘milieux universitaires’ et à commencer à utiliser l’hydroxychloroquine à grande échelle, tandis que le maire de Nice a exhorté au public, à la radio, de continuer à faire confiance à Raoult. » Les auteurs rappellent que le phénomène a eu lieu même au sein de l’exécutif : Emmanuel Macron s’est rendu à l’IHU pour rencontrer Didier Raoult, un type de visite qui relève clairement de la communication politique.

Rapidement, lorsque des études cliniques ont commencé à prouver l’inefficacité — voire la dangerosité — du traitement, les autorités sanitaires ont rebroussé chemin en l’interdisant comme soin contre le covid. Toutefois, les auteurs de l’étude relèvent que l’autorisation (certes temporaire) d’un médicament qui n’avait pas réellement fait ses preuves par la méthode scientifique est significative d’une précipitation à caractère populiste.

Ils écrivent : «  Le cas de la France montre comment l’État a cédé à l’immense pression exercée par des politiciens, des scientifiques et le grand public pour autoriser (temporairement) l’utilisation d’un médicament miracle. » Même constat aux Philippines pour l’Ivermectine, où le gouvernement présente une sorte de double discours, n’autorisant pas totalement ce médicament à l’efficacité non prouvée, mais ne le reniant pas pour autant : « Les figures de l’État et de l’autorité, dans leur réticence apparente à s’opposer fermement à un médicament miracle non prouvé, peuvent permettre au messianisme pharmaceutique de leurs pairs politiques de s’épanouir ».

En France, les auteurs estiment que c’est la personne de Didier Raoult, une autorité certes hétérodoxe, mais « crédible », au positionnement politique apprécié par un public, qui a fait de ce médicament « une marchandise recherchée au début d’une crise extraordinaire ». Les auteurs relèvent un sondage sur sa cote de popularité, réalisé en mars 2020, montrant que «  cette combinaison de crédibilité scientifique et de personnalité rebelle et marginale l’a probablement fait aimer du public ». Didier Raoult s’est également forgé une image de «  médecin attentionné luttant pour apporter rapidement un remède à ceux qui en avaient besoin », résistant à la « tyrannie de l’élite médicale ». C’est ce qui peut expliquer, selon les auteurs, qu’il se soit transformé en figure messianique.

« Combler un vide »

Que ce soit pour l’hydroxychloroquine en France, ou l’Ivermectine aux Philippines, ces promesses médicales ont «  comblé le vide, en devenant des remèdes miracles dans leurs pays respectifs ».

Les auteurs déduisent, de leurs études de cas, la nécessité d’outils publics contre ce messianisme pharmaceutique. Il s’agirait en priorité « de préserver l’indépendance des organismes de réglementation qui subissent presque toujours la politisation des produits pharmaceutiques — et dont les décisions peuvent conduire à l’érosion de la confiance du public dans les institutions scientifiques ».

Ils rappellent par ailleurs que le problème de la notion d’expertise se pose de manière accrue à notre époque. Certains scientifiques font preuve de ce qu’on appelle l’ultracrépidarianisme, qui consiste à donner son avis sur un sujet que l’on ne maîtrise pas — car la médecine et la science sont des domaines où la spécialisation ne permet pas d’être compétent sur tout, au-delà de sa propre discipline. « La relative ‘facilité de revendiquer et d’exercer une expertise’ en cette ère numérique de résurgence populiste peut conduire à une confusion publique sur les pratiques qui sont réellement soutenues par des preuves et un consensus scientifiques », écrivent les auteurs.

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