Elon Musk voit grand pour TERAFAB, son projet de puces IA déployées dans l’espace. Trop grand ? Pour atteindre les objectifs du milliardaire, SpaceX devrait lancer des centaines de fusées Starship chaque jour. Décryptage d’une équation qui est, pour l’heure, impossible à résoudre.

On connaissait jusqu’à présent SpaceX pour son expertise dans l’envoi de satellites de télécommunications en orbite autour de la Terre — ce qui a donné notamment la constellation Starlink, qui compte à ce jour plus de 10 000 satellites actifs. Bientôt, on découvrira SpaceX comme tremplin spatial pour le projet TERAFAB.

Car TERAFAB est un nouvel horizon spectaculaire imaginé par Elon Musk, qui comporte plusieurs volets : fabriquer une méga-usine de semi-conducteurs produisant des milliards de puces au profit de Tesla et SpaceX, atteindre une finesse de gravure de 2 nanomètres pour ces composants, et, enfin, déployer dans l’espace une nouvelle gamme de satellites dédiés à l’IA.

Ce plan, dont les contours ont été présentés par Elon Musk lors d’une prise de parole le 22 mars 2026, doit encore prouver sa faisabilité. Comment compte-t-il franchir ce seuil des 2 nm dans un secteur, la fabrication de semi-conducteurs, dans lequel il n’a aucun historique industriel ? Et où même les firmes les plus en pointe dans ce domaine se positionnent tout juste dessus ?

Même sur le segment dans lequel Elon Musk est le plus crédible, à savoir les lancements de fusées, il y a un mur dont on peut se demander comment il sera enjambé : le nombre de tirs à effectuer pour satisfaire les objectifs du milliardaire américain. En effet, la masse totale des satellites IA qui doit être envoyée chaque année atteint les 10 millions de tonnes.

Starship Terafab
Source : Capture d’écran

Des dizaines et des dizaines de tirs chaque jour

Dans son discours, Elon Musk a suggéré que chaque satellite IA serait en mesure de générer environ 100 kilowatts (kW) d’électricité et que chacun d’entre eux pèserait aux alentours d’une tonne. Si l’on considère que le Starship v3 devrait débuter à 100 tonnes de charge utile pour monter à terme à 200 tonnes, le calcul est vite vu :

Avec un objectif de 10 millions de tonnes par an, il faut effectuer pas moins de 274 lancements de Starship v3 par jour. Ou, pour le dire autrement, il va falloir en lancer 100 000 chaque année. On parle ici d’une fusée qui n’est pas encore opérationnelle et dont les tirs d’essai sont assez rares : en 2025, on n’en dénombrait que cinq.

Même la Falcon 9, l’autre fusée de SpaceX, n’atteint pas de telles cadences, alors même que sa dynamique est d’ores et déjà sans pareille dans l’industrie aérospatiale. L’année dernière, la Falcon 9, qui est beaucoup plus petite et nettement moins ambitieuse, a effectué en moyenne un vol tous les deux jours, via trois pas de tir aux États-Unis.

Un vol d'essai du Starship. // Source : Flickr/CC/Peter Thoeny - Quality HDR Photography (photo recadrée)
Un vol d’essai du Starship. // Source : Flickr/CC/Peter Thoeny – Quality HDR Photography (photo recadrée)

Certes, SpaceX a déjà en projet une nouvelle évolution de sa fusée géante, avec la génération Starship v4, qui va doubler sa capacité d’emport. Mais même en passant à 200 tonnes de charge utile, il faudrait procéder à 137 tirs chaque jour, soit près de 50 000 chaque année. Par rapport au rythme actuel, on n’en est pas encore là.

Même en visant un lancement par jour, ce qui serait un tempo exceptionnel en comparaison d’aujourd’hui, le Starship v4 n’arriverait à livrer « que » 73 000 tonnes de charge utile… soit 73 000 satellites produisant chacun 100 kW. Cela représente donc 7 300 000 kW, ou 7 300 MW. Sachant qu’Elon Musk vise les 1 TW, on serait à…. 0,0073 TW.

Même à supposer qu’on double encore la contenance du Starship avec des versions successives (v5, v6, v7…), on reste face à des ordres de grandeur encore improbables. Avec une capacité de 400 tonnes, il faut encore 25 000 tirs par an. À 800 tonnes, 12 500. À 1 600 tonnes, 6 250. Et ainsi de suite, et cela, sans se demander si ladite fusée serait réaliste.

Il n’y a pas que le problème de la cadence des tirs

Même en supposant que cela soit le cas, l’équation comporte encore bien d’autres inconnues à trouver. Par exemple, les pas de tir : aujourd’hui, il n’y en a que deux disponibles pour le Starship, à Starbase. C’est bien trop peu pour une cadence de 137 ou 274 lancements, avec toutes les opérations de logistique et de préparation avant chaque tir.

Il faudrait également démontrer la capacité de pouvoir fabriquer et livrer pas moins de 13 700 satellites (ou 27 400 si l’on reste sur le Starship v3) tous les jours — car il n’est évidemment pas question de lancer ces fusées à vide ou à moitié remplies. Chaque kilogramme de charge utile doit être utilisé à bon escient.

Ces problématiques d’acheminement ne s’arrêtent pas là. Il faudra aussi avoir le staff pour encadrer autant d’approvisionnement et de lancement (à moins que SpaceX ne s’en remette à terme à l’IA ?). Il faudra également que le segment sol soit dimensionné à hauteur de ces nouvelles ambitions, au-delà des seuls pas de tir.

Brownsville, TX, United States // Source : Jeswin Thomas// libre de droit
Starbase, dans sa version actuelle, ne suffira pas. // Source : Jeswin Thomas// libre de droit

En clair, il faudra prévoir les routes, les hangars, les usines de fabrication, les réservoirs de stockage, les tuyaux, l’apport électrique, l’approvisionnement en ressources, le transfert des fluides et des gaz pour le carburant, les autorisations de vol de la FAA, mais aussi la place aux États-Unis pour rassembler tout ça. Et sans doute encore d’autres points non mentionnés ici.

À cela s’ajoutent aussi les challenges aériens et spatiaux : une telle cadence rendra certainement toute une zone de l’espace aérien impraticable pour les avions civils (à quoi bon rouvrir le polygone d’exclusion s’il faut le refermer très vite derrière ?). Sans oublier qu’avec 274 lancements par jour, c’est un décollage toutes les 5 minutes environ : un enfer sonore et environnemental que les autorités de régulation ne sont pas près d’autoriser. Et il y aurait aussi la question de la capacité de suivi et de surveillance orbitale, pour parer toute défaillance.

Ces défis, et d’autres, ont été constatés par d’autres spécialistes en matière d’aérospatiale, comme Techniques Spatiales. Sans doute pourra-t-on arguer que le projet esquissé par Elon Musk n’est pas un projet pour les dix années à venir, mais une certaine vision de l’avenir lointain et du chemin que devrait prendre l’humanité pour continuer à se développer.

Mais cette vision est peut-être, comme d’autres, un peu trop optimiste. Tout comme l’est le rêve de faire de l’humanité une civilisation intersidérale, sans vraiment tenir compte de la réalité du monde physique.

Découvrez les bonus

+ rapide, + pratique, + exclusif

Zéro publicité, fonctions avancées de lecture, articles résumés par l'I.A, contenus exclusifs et plus encore.

Découvrez les nombreux avantages de Numerama+.

S'abonner à Numerama+

Vous avez lu 0 articles sur Numerama ce mois-ci

Il y a une bonne raison de ne pas s'abonner à

Tout le monde n'a pas les moyens de payer pour l'information.
C'est pourquoi nous maintenons notre journalisme ouvert à tous.

Mais si vous le pouvez,
voici trois bonnes raisons de soutenir notre travail :

  • 1 Numerama+ contribue à offrir une expérience gratuite à tous les lecteurs de Numerama.
  • 2 Vous profiterez d'une lecture sans publicité, de nombreuses fonctions avancées de lecture et des contenus exclusifs.
  • 3 Aider Numerama dans sa mission : comprendre le présent pour anticiper l'avenir.

Si vous croyez en un web gratuit et à une information de qualité accessible au plus grand nombre, rejoignez Numerama+.

S'abonner à Numerama+
Toute l'actu tech en un clien d'oeil

Toute l'actu tech en un clin d'œil

Ajoutez Numerama à votre écran d'accueil et restez connectés au futur !


Pour ne rien manquer de l’actualité, suivez Numerama sur Google !