La fin des opioïdes est-elle en train de s’écrire en France ? Cette question provocante, destinée à faire réagir, à susciter passion et débat, prend racine dans une actualité qui vous a peut-être échappé au mois de décembre 2025 : la remise du prix Axel Kahn.
Depuis 4 ans, ce prix distingue les scientifiques dont les travaux permettent l’avancement de la connaissance et de la prise en charge de la douleur due au cancer. Dans les projets récompensés, les approches sont innovantes et cherchent une alternative aux solutions classiques, dont l’une est bien connue : les opioïdes.
Tirant leurs origines à partir de l’opium extrait lui-même du pavot, les opioïdes sont des antalgiques puissants prescrits dans différents cas de douleur aiguë grave ou, plus souvent, lors de douleurs chroniques.

Connus sous des formes nommées tramadol, codéine, morphine, oxycodone ou encore fentanyl, ils ont des effets secondaires importants dont une sensation d’euphorie, un « high », qui peut provoquer, à terme, une dépendance.
S’il ne faut pas les diaboliser, notamment comme antidouleur dans la prise en charge du cancer, l’usage abusif des opioïdes a fait beaucoup de dégâts, entre autres en Amérique du Nord. La France, elle, connaît depuis quelques années une augmentation de la consommation de l’oxycodone et du tramadol qui alarme les spécialistes.
Alors, quelles alternatives existe-t-il à ce remède antidouleur si efficace ? Un monde sans opioïdes est-il envisageable ou n’est-il qu’une douce utopie ? Pour répondre à ces questions, nous nous sommes entretenus avec Antoine Lemaire et Aziz Moqrich, tous les deux lauréats du prix Axel Kahn.
Les opioïdes dans le contexte de la douleur chronique
« Longtemps, on a été sur une posture où prendre en charge la douleur, ça voulait dire le faire uniquement par un traitement médicamenteux, antalgique, éventuellement morphinique », raconte le Docteur Antoine Lemaire, médecin hospitalier, spécialiste de la douleur et des soins palliatifs ainsi que chef du pôle Cancérologie et spécialités médicales du Centre hospitalier de Valenciennes.
Néanmoins, aujourd’hui : « Cette vision est complètement obsolète », poursuit-il. « De nos jours, la prise en charge doit être multimodale. C’est-à-dire qu’on va associer des médicaments avec des thérapeutiques dites interventionnelles ou des approches complémentaires comme l’hypnose ou la relaxation. »
L’échelle de la douleur de l’OMS
Échelle classifiant la douleur en plusieurs paliers successifs et qui guide la prescription d’antalgiques en fonction de l’intensité de la douleur. Créée en 1986 par l’OMS, elle était destinée aux douleurs liées au cancer.
Cependant, les anciens concepts ont la vie dure au sein du corps médical. La preuve : encore actuellement, l’échelle de douleur de l’OMS, comprenant plusieurs paliers, est enseignée dans les facultés aux jeunes médecins alors que l’OMS elle-même y a mis fin en 2018 dans les douleurs du cancer.

« Ces paliers faisaient perdre un temps considérable pour atteindre l’équilibre antalgique en cas de douleurs intenses, allant jusqu’à 45 jours pour certains patients atteints de cancer », déplore l’algologue de Valenciennes. Avant de poursuivre : « La nouvelle recommandation est : pour la douleur modérée à sévère, on peut prescrire un opioïde fort directement. Cependant, ces paliers continuent d’être enseignés ».

Il explique que l’utilisation des opioïdes diffère selon l’origine de la douleur :
- Dans le cas d’une douleur d’origine non cancéreuse : le but est d’utiliser les opioïdes au minimum. Ils sont validés dans la douleur aiguë (comme une douleur chirurgicale, par exemple) pour une courte durée. Et, dans le cas d’une douleur chronique non cancéreuse, il faut à tout prix éviter les opioïdes au long cours, notamment grâce à une approche multimodale.
- En cas de douleur d’origine cancéreuse : la douleur du cancer est complexe, se présente sous plusieurs formes différentes (elle est alors qualifiée de douleur multimorphe), évoluant constamment en fonction du moment de la maladie et des traitements. Les opioïdes y restent une stratégie thérapeutique recommandée sans hésitation, au sein d’une approche multimodale, parce qu’avoir mal est délétère pour le patient atteint d’un cancer (dénutrition, fonte musculaire, mauvais moral, pronostic affecté, risque de ne pas avoir accès à certains traitements). Aujourd’hui, les recommandations insistent beaucoup sur la réévaluation régulière de la douleur et du besoin de traitement opioïde pour l’arrêter lorsqu’il n’est plus indispensable.
Finalement, il ne s’agit pas de supprimer totalement les opioïdes car « ça serait vraiment revenir en arrière que de prétendre les supprimer », selon l’algologue. « On arrivera à optimiser les prises en charge », en revanche, en visant leur juste prescription, soit le fait de prescrire la bonne dose au bon moment.
Une innovation lumineuse : la photobiomodulation, une thérapie par la lumière
Si Antoine Lemaire a reçu le prix Axel Kahn en 2025, outre pour ses travaux de recherche sur la douleur du cancer, c’est pour son travail sur le développement de la photobiomodulation (PBM). Un nom compliqué pour désigner une forme de luminothérapie, soit de la thérapie par la lumière.
Comment ça fonctionne la PBM ?
Le Docteur Lemaire explique : « Elle utilise les propriétés thérapeutiques de certaines longueurs d’onde de la lumière, surtout des lumières rouge et infrarouge, qui ne sont pas toxiques quand elles sont utilisées selon des protocoles spécifiques. Par exemple, il n’y a pas la dangerosité des UV ou des rayons X et des rayons gamma. »
Appliquée à des zones spécifiques du corps avec des paramètres dosimétriques très précis, la photobiomodulation a plusieurs effets thérapeutiques :
- des effets anti-inflammatoires ;
- des effets antalgiques ;
- des effets cicatrisants ;
- des effets immunomodulateurs, c’est-à-dire qui boostent l’immunité.
Comment cela est-il possible ?
« Ça se fait grâce à plusieurs mécanismes différents, mais notamment notre cellule va être capable d’absorber cette lumière au niveau de la mitochondrie (qui est notre usine à production d’énergie) et la cellule va donc produire plus d’énergie », illustre l’algologue. « À d’autres endroits de la cellule, on va générer la fabrication de molécules de signalisation qui vont lutter contre le stress oxydatif qui lui-même est à l’origine de certains symptômes », continue-t-il. « Finalement, on va favoriser une régénération cellulaire pour permettre au corps de refonctionner normalement là où, sous l’effet de ce stress oxydatif et de cette inflammation, il a été amoindri. »
Les indications de la PBM
Spécifiquement en oncologie, la PBM est recommandée officiellement, parce qu’ayant des effets positifs, dans la prévention et le traitement de :
- la mucite : une inflammation des muqueuses de la bouche ou du système digestif pouvant provoquer des aphtes et, dans les cas sévères, des saignements, des douleurs extrêmement importantes allant jusqu’à provoquer une incapacité à s’alimenter ;
- la radiodermite : des lésions de la peau qui surviennent suite à des traitements de radiothérapie, notamment dans le cancer du sein.
Dans le cas d’une neuropathie induite par la chimiothérapie (soit une inflammation des fibres nerveuses provoquant des douleurs, mais également des décharges électriques, des brûlures, des sensations bizarres au niveau de la peau, etc), la PBM peut reverser ces effets.
« La PBM va éviter que la toxicité ne s’installe en corrigeant les mécanismes à l’origine des symptômes », explique Antoine Lemaire. « Contrairement aux médicaments anti-neuropathiques dont le niveau de preuves scientifiques dans la neuropathie reste faible, la PBM peut agir autant sur la douleur que sur les troubles sensoriels et moteurs pouvant être très handicapant au quotidien. »

La PBM permet donc ce que les médecins appellent une « épargne morphinique », c’est-à-dire qu’ils peuvent ne pas introduire l’utilisation d’opioïdes ou, au moins, en utiliser à des doses réduites. Le chef de pôle a pu le constater lui-même dans son service, à l’hôpital de Valenciennes. Par ailleurs, en mettant en place de la photobiomodulation préventive, il y a eu une disparition des cas de mucite de grade 3 ou 4 (les grades les plus sévères) nécessitant la mise en place de pompes à morphine ou de nutritions entérales (une forme de nutrition artificielle via une sonde).
Pourquoi la PBM n’est pas utilisée dans tous les hôpitaux si elle est efficace ?
Notre expert rapporte qu’il y aurait seulement environ une centaine d’hôpitaux et de cliniques équipés de cette technologie dans la sphère oncologique, notamment pour prévenir et traiter les radiodermites et les mucites (les indications reconnues). « Les centres experts de recours, dont le mien, qui s’investissent aussi en recherche clinique sur la PBM y compris dans d’autres champs (maladies neurodégénératives, pathologies de systèmes et inflammatoires, gynécologie, polyhandicap etc.) sont rares à l’échelle internationale. »
Si la PBM permet de réduire considérablement les traitements classiques de la douleur tout en évitant d’en introduire de nouveaux, la question est : pourquoi est-ce que cette méthode n’est pas encore répandue dans tous les hôpitaux en France ?
« Il y a une vraie dichotomie, un paradoxe : la sphère médicale hospitalière libérale a peiné à se mettre à la photobiomodulation en dépit des preuves scientifiques et des recommandations internationales », déplore le scientifique. Ce qui a conduit à l’explosion des home-devices souvent non validés, sans marquage CE et qui peuvent potentiellement présenter des risques pour la santé. Par ailleurs, pour le Docteur Lemaire, il y a une vraie contradiction en France : « Aujourd’hui, en France, une clinique ou un hôpital, gagne plus d’argent à prendre en charge des patients très graves, multicompliqués, plutôt qu’à prévenir l’installation des symptômes, ce qui est un vrai paradoxe. »
Un médicament déjà présent en nous : la protéine TAFA-4
Une autre innovation médicale concernant la douleur est celle de l’autre lauréat du prix Axel Kahn : Aziz Moqrich. Il est neuroscientifique, directeur de recherche au CNRS, menant l’unité « Douleur chronique : mécanismes moléculaires et cellulaires » à l’Institut de Biologie du Développement de Marseille.
Ses recherches se sont concentrées sur les mécanismes sous-tendant le passage de la douleur aiguë à la douleur chronique, cette dernière étant soulagée plus difficilement par le personnel soignant.
Le système nerveux périphérique comme cible et les couches de la moelle épinière
Pour comprendre ce passage, selon le chercheur : « Il fallait tout d’abord un peu mieux comprendre les mécanismes qui sont à la base de la douleur aiguë. Et, une des particularités de nos travaux, c’est de se concentrer particulièrement sur le rôle du système nerveux périphérique dans ce phénomène de chronicisation de la douleur. »
Le système nerveux périphérique se compose des nerfs du corps alors que le système nerveux central est constitué du cerveau et de la moelle épinière.

Pourquoi le système nerveux périphérique ? « Parce que si on arrive à cibler le système nerveux périphérique sans toucher au système nerveux central, on pourrait espérer s’affranchir de toutes les problématiques d’effets secondaires liés justement à l’effet de ces médicaments sur le système nerveux central. » C’est-à-dire l’addiction, la sédation ou encore la détresse respiratoire.
La moelle épinière est divisée en plusieurs couches qui transportent par différents circuits tous les types de signaux qui nous arrivent de l’extérieur par notre système nerveux périphérique vers notre cerveau.
« Par exemple, la couche externe va envoyer tout ce qui est information douloureuse. Je vous pique avec une aiguille, paf, ça va directement au cerveau », illustre le chercheur marseillais. « Par contre, si je vous touche, cette information va aller plus profondément dans la moelle épinière, dans un circuit qui va décider entre le toucher et la douleur, car ce même circuit a aussi accès à la voie de la douleur. »

Pourquoi chaque toucher n’est pas une douleur en temps normal ? Parce que le « portillon » entre le circuit du toucher et le circuit de la douleur est fermé d’habitude.
Lors de ses recherches, l’équipe a découvert une petite protéine nommée TAFA-4. Elle est sécrétée par des neurones impliqués dans le toucher plaisant, les CLTMR présents chez l’ensemble des animaux dont les humains. Autrement dit, lors d’une caresse, un toucher doux et plaisant, les neurones CLTMR vont libérer la protéine TAFA-4.
Lors d’une lésion, il y a un remodelage dans les circuits de la moelle épinière et la porte, d’habitude fermée, entre le circuit du toucher et celui de la douleur va alors s’ouvrir. « Et c’est de cette façon qu’un toucher devient douloureux. » TAFA-4 est comme une clé qui permet de maintenir cette porte fermée.
Comment est-ce que TAFA-4 fonctionne comme médicament ?
Les recherches sur ces dernières années ont montré que, dans le cas de douleur chronique, la protéine TAFA-4 va permettre une double action :
- empêcher la douleur aiguë de devenir chronique
- Renverser les douleurs neuropathiques chroniques induites par la chimiothérapie
Pour empêcher la douleur de se chroniciser, Aziz Moqrich a administré du TAFA-4 à des modèles animaux juste avant et après une chirurgie.
« La littérature a montré, avec une méta-étude, sur plusieurs centaines de milliers de personnes, que la majorité des gens qui développent des douleurs chroniques post-chirurgicales, ce sont les individus dont la douleur aiguë a été très élevée », explique-t-il.« Si je donne du TAFA-4 avant et après, je réduis la quantité de douleur ou l’intensité de douleur aiguë. Et, ça, ça va permettre de prévenir ces individus-là de développer des douleurs chroniques à long terme. »
Le candidat médicament développé à partir de TAFA-4 par la biotech d’Aziz Moqrich,Tafalgie Therapeutics, depuis 2020, présente plusieurs avantages par rapport aux autres médicaments antidouleur sur le marché, et surtout en comparaison aux opioïdes :
- Pas d’accoutumance : l’effet antidouleur reste identique au fil du temps, sans avoir besoin d’augmenter les doses pour obtenir la même sensation de soulagement ;
- Une sécurité importante : c’est une protéine endogène (produite naturellement par le corps) donc il n’y a pas de rejet ;
- Une spécificité majeure : elle a été testée sur 54 autres récepteurs. Il a été prouvé qu’elle ne se fixe sur aucun d’entre eux. En conséquence, il n’y a pas d’effet indésirable.
Enfin, le candidat médicament issu de la protéine TAFA-4 est actuellement en essais cliniques de phase 1. Testé sur 64 volontaires sains, « pas une seule personne n’a développé, pour le moment, d’effets secondaires adverses », s’enthousiasme le chercheur. Il reste maintenant à lui faire passer le reste des phases de test pour être validé sur le marché, et entre autres le tester chez des patients ayant subi une chirurgie.
Alors, est-ce qu’avec ce médicament, sans effets secondaires, qui semble presque trop beau pour être vrai, on pourrait imaginer tendre vers une fin de l’utilisation des opioïdes ?
« Moi, je pense qu’il n’y aura pas de fin des opioïdes aujourd’hui, même si cela serait possible », répond le chercheur. « Aller vers une diminution drastique de la consommation des opioïdes, en revanche, ça, ce serait fantastique. »
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