(ENTRETIEN NUMERAMA) La commissaire européenne responsable du numérique et de la concurrence nous parle des dangers potentiels d’un univers virtuel et des défis auxquels est confronté l’Union européenne dans le domaine cyber.

Qualifiée de « bête noire de la Silicon Valley », Margarthe Vestager suit de près le développement du web3 — un Internet décentralisé, basé sur la technologie de la blockchain — que proposeraient des géants de la tech. La commissaire danoise, en charge de la concurrence et du numérique, doit également faire face à la pire crise que le continent ait connu depuis la Seconde Guerre mondiale avec la guerre en Ukraine, et espère que les États membres resteront solidaires face aux campagnes de désinformation menées par Moscou.

Nous l’avons rencontrée à l’occasion du Forum international de la cybersécurité. Interview.

Numerama — Après avoir tenté de réguler Facebook sur le marché européen, doit-on déjà se pencher sur les ambitions de Meta dans le monde virtuel ?

Margarthe Vestager — Évidemment. Même s’il est encore trop tôt pour parler de régulation, on doit déjà imaginer tous les défauts possibles d’un univers en réalité virtuelle, et il y en a beaucoup : données des utilisateurs, sécurité des services, publicités ciblées, surveiller la vente de produits… Un monde virtuel contrôlé par une seule entreprise m’inquiète. Dans les faits, la réalité virtuelle est déjà un usage. Je ne suis pas une gamer, mais je sais que la VR est bien présente dans le milieu du jeu-vidéo et a vocation à s’étendre. Sur cet aspect, on peut déjà réfléchir à la sécurité des usagers sur ce marché en particulier.

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Le metaverse de Meta ambitionne de créer une place de marché virtuelle // Source : Facebook

Le Cloud est également un autre secteur dominé en Europe par les géants de la tech. Google, Microsoft et Amazon se partagent 70 % du marché. Comment pourrait-on laisser un peu de place pour les champions européens ?

Nous avons pour projet de donner plus de libertés aux entreprises pour changer de fournisseurs cloud. Les géants américains proposent des prix attractifs, forcément. Lorsque tout le matériel informatique est installé, il devient encore plus compliqué de se tourner vers un fournisseur cloud, car cela demande des coûts de remplacement. Le but serait que ces grands groupes facilitent la désinstallation de leurs équipements. Cela fait partie du projet de règlement sur les données (Data Act) adopté en février 2022. J’ai vu que Microsoft était déjà prêt à s’engager sur cette voie.

Selon les États, les législations et le développement des secteurs, il est parfois obligatoire de changer de contrat et d’équipement. À ce moment-là, le client pourrait avoir plus de choix et notamment se tourner vers des acteurs européens plus spécialisés par exemple.

Avec Thierry Breton, le commissaire européen au marché intérieur, vous avez parlé d’une contribution financière des géants de la tech aux réseaux 5G, comment cela s’articulerait ?

Nous sommes en position de faiblesse dans la négociation avec ces grands groupes, tant leurs services sont devenus importants dans l’Union européenne. Or, ces géants dont on parle sont aussi ceux qui utilisent massivement les installations internet des pays membres. Pour autant, ils ne participent pas à l’investissement dans ce réseau, ils en profitent uniquement. Nous aimerions trouver des accords commerciaux afin qu’ils financent ces services internet. Nous avons besoin de beaucoup d’investissements dans le monde numérique, dans le réseau 5G par exemple, et il n’y a rien de choquant à ce qu’ils y contribuent.

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Margrethe Vestager et Thierry Breton Source : aldeparty.eu

De nombreux experts informatiques critiquent le manque d’une défense cyber commune. Est-ce que les pays membres doivent s’unir dans ce domaine face à la menace russe actuelle ?

On a pu manquer de cohésion par le passé, en effet. Certains pays ont tendance à se tourner vers les États-Unis, par exemple, lorsqu’ils font face à un incident majeur. Depuis un an, nous travaillons sur l’Unité conjointe Cyber, une plateforme commune d’entraide entre pays-membres dans ce secteur qui devrait être pleinement opérationnelle l’année prochaine. Des acteurs privés ainsi qu’administratif pourraient coopérer et agir ensemble au sein d’une même structure.

La directive NIS2, adoptée au mois de mai, pose un socle commun de règles en matière de cybersécurité. Nous demandons aux entreprises d’être plus exigeantes dans leur protection, mais également de communiquer en cas d’attaques envers les autorités. Cela demande un cout, mais financièrement, il vaut mieux se protéger tout de suite que tout perdre et prendre les mesures d’urgences dans la foulée.

L’Union européenne subit une campagne de désinformation menée par le Kremlin depuis plusieurs années, est-il encore possible de la freiner aujourd’hui ?

Les Européens sont aussi fautifs pour avoir laissé faire la Russie. Nous avons assisté à tant de manipulation organisée par le Kremlin… Il y a une guerre en Ukraine menée par Moscou et parallèlement un front quotidien dans le domaine de l’information en Europe. Dans chaque flux d’actualité, dans les tendances Twitter, nous voyons une action russe. C’est notre devoir d’informer la population, avec tous les moyens possibles, sur ce qu’il se passe réellement en Ukraine.

Propos recueillis par Bogdan Bodnar