Les producteurs du film conspirationniste Hold-Up ont bien touché les 150 000 euros récoltés sur Tipeee en décembre. Alors que les réseaux sociaux américains s’interrogent sur leur responsabilité dans la montée de la désinformation et la propagation des discours extrêmes, ces questionnements semblent étrangement s’arrêter aux portes des plateformes françaises.

La plateforme française Tipeee a effectué le versement des 150 000 euros récoltés en novembre 2020 par les producteurs du film conspirationniste Hold-Up. « Nous sommes heureux de vous annoncer que Tipeee nous a bien transmis le montant de la cagnotte », ont écrit les membres de la boîte de production TPROD dans un mail du 7 janvier 2021 à Numerama, appuyant une information que nous avions publiée quelques jours plus tôt.

Cette confirmation était très attendue. Depuis des semaines, Tipeee laissait planer le doute sur ce qu’il avait choisi de faire de cette somme, le plus gros montant investi sur son site en un si court délai. Pourquoi tant de secret ? Parce que le film Hold-Up est un projet particulièrement controversé : présenté comme un « documentaire de cinéma » par son réalisateur, il propage de très nombreuses fausses informations sur la crise sanitaire liée à la pandémie de coronavirus.

Ces mensonges ont beau avoir été analysés et réfutés par de nombreux médias, le film Hold-Up a été un immense succès, contribuant à nourrir des théories du complot dangereuses (que le virus aurait été fabriqué par l’Institut Pasteur, que les masques ne seraient pas si utiles, que le confinement n’aurait servi à rien, etc.).

Et ce sont les plateformes françaises de financement participatif qui lui ont permis d’exister.

Hold-Up a pu exister grâce aux plateformes françaises

Ulule, d’abord, en autorisant la tenue d’une campagne de financement participatif à la mi-août. En un mois et demi, les producteurs ont levé 182 000 euros, auprès de 5 232 contributeurs, grâce au leader français spécialisé dans le crowdfunding. Alexandre Boucherot, qui a cofondé la plateforme et la dirige encore, avait expliqué dans de nombreux messages sur Twitter pourquoi ses équipes avaient choisi de garder le projet en ligne. Il assurait que le pitch de Hold-Up avait été « euphémisé » au départ afin d’échapper aux modérateurs de la plateforme.

Sur les 182 000 euros, Ulule a touché 10 %, soit 18 200 euros. Cependant, parce qu’elle considère avoir aidé à financer une œuvre qui « contrevient à sa mission de diversité et ouverture », la firme a décidé de reverser ce montant à une association « de défense de l’information ». Contacté par Numerama, Alexandre Boucherot précise que la somme a été donnée à J’aime l’Info (dont  Ulule est partenaire) et le Spiil (Syndicat de la Presse Indépendante d’Information en Ligne).

La campagne de financement de Hold Up sur Ulule

Du côté de Tipeee, la cagnotte a été créée plus tard, début novembre, quelques jours avant la mise en ligne officielle du film. Le succès a été immense : environ 159 000 euros récoltés auprès de 8 300 participants, en moins de 3 semaines. Pendant des semaines, Tipeee a laissé entendre que la cagnotte pourrait ne pas être reversée. Une fenêtre pop-up indiquait, jusqu’à fin décembre 2020, que leurs équipes étaient « en contact avec les organismes compétents pour juger de la licéité des contenus proposés par le créateur et de la légitimité à les faire financer sur la plateforme ». Pour finalement décider, en toute discrétion, de reverser entièrement l’argent levé aux producteurs. Le 31 décembre dernier, le réalisateur du film Pierre Barnérias nous expliquait que ce montant lui permettrait d’être «  moins à l’agonie », justifiant de grandes dépenses pour réaliser son projet.

Selon nos calculs, Tipeee a gagné 8 % de commission sur l’argent levé en novembre dernier, soit environ 12 700 euros. Contrairement à Ulule, la plateforme n’a pas indiqué de volonté de reverser ces commissions ailleurs. Contactée régulièrement depuis novembre et de nombreuses manières, l’entreprise n’est jamais revenue vers Numerama.

Depuis, la page de TPROD récolte encore environ 2 000 euros par mois grâce à Tipeee — un montant beaucoup moins important que celui de novembre.

La plateforme française qui permet à de nombreux créateurs de contenus de financer leurs projets est fidèle à sa ligne de conduite, que Numerama avait détaillée dans une longue enquête en 2018 : permettre à n’importe qui de lever des fonds, même si certains contribuent à diffuser des discours de haine ou des théories complotistes dangereuses. «  N’importe qui a le droit de créer une page Tipeee. À partir du moment où nos règles et conditions générales sont respectées et que personne n’a été mis en cause par la justice française sur un contenu, nous n’avons pas vocation à sélectionner les créateurs en fonction de ce qu’ils pensent. Nous ne sommes pas politisés, nous n’avons pas vocation à faire de l’éditorialisation, nous sommes un outil de collecte  », avait assuré le directeur général, Samuel Nomdedeu.

La page Tipeee de TPROD // Source : Capture du 18 janvier 2021

Les décisions des plateformes ont un impact sur notre société

L’histoire de Hold-Up n’est pas anecdotique : elle montre combien les plateformes numériques occupent un rôle important au sein des sociétés démocratiques, et que leurs décisions n’ont pas qu’un impact à l’échelle de leur entreprise privée. La question est d’autant plus présente à l’heure où les plateformes américaines s’interrogent sur le rôle qu’elles ont joué dans la propagation et l’amplification des discours extrémistes et complotistes, qui ont mené à l’invasion du siège du Parlement américain par des suprémacistes blancs, et où cinq personnes ont perdu la vie.

Il parait curieux que la France, qui se passionne pour ces questions profondément complexes autour de la liberté d’expression et la responsabilisation des réseaux sociaux américains, ne s’interroge pas plus sur le rôle de ses propres plateformes hexagonales et leurs prises de position.

Hold-Up n’est pas qu’un exemple : il y en aura probablement d’autres. Peut-être s’agira-t-il d’un nouveau film complotiste, qui irait encore plus loin, un projet qui remettrait en cause la séparation des pouvoirs, nourrirait la colère en propageant de fausses informations, appellerait à se rassembler devant l’Assemblée nationale… Faut-il que nous vivions une catastrophe similaire à celle des États-Unis pour que l’on prenne la mesure de l’étendue des pouvoirs des plateformes, de leur impact sur notre société, et de leur devoir de responsabilité ?

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