La France est décidée à restreindre lourdement l'utilisation des équipements fournis par Huawei pour la 5G. Si Paris évite de bannir purement et simplement l'entreprise chinoise, tout est fait pour dissuader de passer par ses solutions pour déployer l'ultra haut débit mobile sur le territoire.

Emmanuel Macron l’avait dit en 2019 : « notre perspective n’est pas de bloquer Huawei ou toute autre entreprise ». Dans les faits toutefois, l’État s’organise pour écarter le plus possible l’équipementier chinois du marché des télécoms — en tout cas, de celui de la 5G — au nom de la sécurité nationale. L’interview donnée par Guillaume Poupard, le patron de l’ANSSI, aux Échos illustre ce souhait de tenir à distance l’entreprise chinoise en actionnant différents leviers.

« Il n’y aura pas un bannissement total », a certes rappelé l’intéressé. Mais clairement, « les opérateurs qui n’utilisent pas Huawei, nous les incitons à ne pas y aller, car c’est un peu le sens naturel des choses ». Et le patron de l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information d’ajouter que pour les entreprises qui font déjà appel à ce prestataire, des contraintes existeront pour les inciter à limiter leurs relations avec eux et à basculer autant que possible sur d’autres fournisseurs.

Quant à l’accusation de discrimination à l’égard de Huawei, Guillaume Poupard la rejette : « nous disons juste que le risque n’est pas le même avec des équipementiers européens, qu’avec des non européens. Il ne faut pas se mentir ». De nombreuses nations du monde se méfient de Huawei, car l’entreprise servirait de cheval de Troie à Beijing pour conduire des opérations d’espionnage ou de sabotage. Des critiques qui n’existent pas pour ses deux grands rivaux européens, Nokia et Ericsson.

Guillaume Poupard
Guillaume Poupard, en 2016. // Source : Guerric

Des restrictions à tous les étages

Pour exclure autant que possible Huawei sans mettre en place un bannissement général, qui pourrait entraîner des représailles de la part de la Chine, la France suit un chemin de crête délicat, qui consiste à refuser les équipements de la marque dans les cœurs de réseau ainsi que dans les environs de sites sensibles, qu’il s’agisse des lieux de pouvoir, des bases militaires ou d’installations stratégiques, comme les centres de production d’énergie — les centrales nucléaires, par exemple.

Par ailleurs, le déploiement de certains équipements est désormais soumis à un régime d’autorisation préalable, « fondé sur des motifs de défense et sécurité nationale ». Or, a prévenu Guillaume Poupard, les refus qui seront prononcés dans ce cadre ne concerneront pas Nokia et Ericsson. Ces autorisations sont prononcées par le Premier ministre, après éclairage des services spécialisés de l’État — dont l’ANSSI, au regard de son rôle du cyberpompier du pays.

Ce mécanisme d’autorisation préalable prévoit notamment qu’une demande qui se voit opposer le silence de l’administration vaut un refus. « À partir de la semaine prochaine, certains opérateurs qui n’auraient pas reçu de réponse peuvent considérer que c’est un refus, conformément à ce que prévoit la loi », a rappelé Guillaume Poupard. Une façon pour Paris de filtrer discrètement certains matériels, sans s’attirer les foudres de l’Empire du Milieu.

« Le risque n’est pas le même avec des équipementiers européens, qu’avec des non européens. Il ne faut pas se mentir »

Quant aux appareils qui seraient quand même acceptés, les opérateurs sont prévenus : les autorisations ne vaudront qu’un temps, entre trois et huit ans selon les cas de figure. Ce régime provisoire affectera avant tout Bouygues Telecom et SFR, les deux opérateurs qui traitent avec Huawei en France. Pour leur part, Free Mobile et Orange ont fait le choix de travailler avec les deux équipementiers européens et ne sont donc pas concernés par ces mesures.

Comment réagiront Huawei, la Chine et certains opérateurs ?

Dans le domaine des télécoms, Huawei est considéré comme un excellent équipementier et l’entreprise la plus en pointe dans la 5G. Si Nokia et Ericsson sont certes également très compétents, ils sont jugés comme étant un cran en dessous. Cette réalité pose un double problème : comment éviter d’une part d’avoir un réseau 5G potentiellement moins bon et d’autre part de mettre en difficulté SFR et Bouygues Telecom, qui font face à des obstacles supplémentaires, et donc de déstabiliser le marché des télécoms en France

Une chose est sûre, l’opération séduction que Huawei a tentée depuis quelques mois pour amadouer les pouvoirs publics n’a pas eu les effets escomptés. L’entreprise a pourtant annoncé l’ouverture d’une usine en France, l’embauche de 500 personnes et près de 200 millions d’euros d’investissement. Et encore dans le Journal du Dimanche du 5 juillet, la firme s’est payé trois pages de publicité pour soigner son image et souligner son engagement dans l’économie nationale.

Les déclarations de Guillaume Poupard sur le sort qui est réservé à Huawei ont en tout cas fait réagir officiellement la Chine. L’AFP rapporte un appel adressé à la France de garantir un environnement « équitable et non discriminatoire » à ses entreprises, Il reste maintenant à savoir comment cette nouvelle sera digérée par SFR et Bouygues Telecom. En début d’année, Martin Bouygues suggérait l’éventualité de judiciariser le dossier, en brandissant des risques sérieux de distorsion de concurrence.

Crédit photo de la une : Huawei

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