Au festival Japan Expo, dédié à la culture populaire japonaise, on trouve des concerts de chanteuses virtuelles. Mais un concert de ce type a-t-il vraiment du sens quand l'artiste en question se produit sous la forme d'un écran géant et pas d'un véritable hologramme ? Immersion au sein d'un public amorphe.

Dans la foule massée devant la salle Yuzu, le grand espace de projection de Japan Expo, les fans d’IA, la chanteuse holographique qui s’apprête à tenir un concert, sont facilement identifiables. Ces rares fidèles sont venus avec leurs sticks rouges — comme la chevelure de leur idole –, un signe de reconnaissance officieux au sein de cette communauté admiratrice des Vocaloid, ces jeunes femmes virtuelles qui empruntent leur nom au logiciel de synthèse vocale développé par Yamaha.

La salle est pleine, mais dès le début du « concert », un double constat s’impose : la performance ne sera pas assurée sous la forme d’un hologramme mais d’une simple diffusion sur écran… et les sous-titres ne sont pas non plus de la partie, ce qui est particulièrement regrettable pour une interprète qui adresse exclusivement en japonais au public.

« Nous, on a de la chance parce qu’on comprend un peu mais pas les autres, donc forcément ça limite les interactions, il y aurait sans doute plus de réactions [du public] avec des sous-titres » regrette Isabelle, 17 ans, venue avec son amie Ophéline, 13 ans. Les deux adolescentes sont déguisées dans un style très semblable à celui d’IA, dont elles apprécient «  la bonne qualité de voix ».

Guitare rose et uniformes d’écolières

Sur l’écran géant qui fait office de scène, IA, après avoir été poliment applaudie par le public — dont la grande majorité n’a pas compris qu’elle leur venait de leur demander comment ils allaient –, commence à se trémousser et à chanter avec l’aide d’une acolyte tout aussi virtuelle. Les deux avatars en mini-jupe répètent leur refrain typique de la J-Pop de leurs voix aigües en se trémoussant, bien aidées par la sono puissante de la salle.

Dans le public, pour le plus grand désespoir des deux jeunes filles, le silence règne pendant la diffusion de ces morceaux choisis. Les rares cris de joie entendus à l’apparition de la chanteuse se vont vite éteints. Et rares sont les fans qui bougent leur tête ou tapent leurs sticks en rythme. Ophéline et Isabelle, elles, font avec les moyens du bord : « On est venues avec des peluches qui font office de sticks ! » Les autres spectateurs semblent malheureusement être majoritairement venus « pour attendre la conférence prévue après le concert ».

Sur l’écran, IA et son acolyte enchaînent les déhanchés sur des décors différents — une grande ville japonaise, une forêt éclairée par la pleine lune… — et des tenues changeantes selon les morceaux. Une règle subsiste toutefois : la mini-jupe est obligatoire, qu’elles portent des uniformes d’écolières ou des habits d’inspiration ninja. Parfois, des guitaristes ou des danseuses en chair et en os accompagnent IA, qui se retrouve à un moment donné affublée d’une guitare (rose, forcément). Les morceaux, malgré leur dimension très répétitive, sont oubliés dès le passage au titre suivant, qu’ils s’appellent Circuit Disco ou Children Record.

Les performances s’enchaînent jusqu’à une diffusion d’extraits d’un concert d’IA joué à Tokyo en septembre 2015 face à une vague de sticks rouges. La chanteuse y apparaît sous sa (vraie) forme holographique mais la captation la rend floue sur l’écran de Japan Expo. Surtout, la comparaison entre le public français amorphe et les spectateurs japonais du concert tourne clairement à l’avantage des derniers… qui ont toutefois pour avantage notable d’avoir été enregistrés face à un véritable hologramme et pas un simple écran, ce qui se ressent forcément sur leur enthousiasme.

« Les Vocaloids ont une proximité plus grande avec leur public »

Rien n’y fait : le public français reste insensible aux appels d’IA à imiter sa chorégraphie pourtant simpliste consistant à lever les bras. Les seuls applaudissements nourris dont bénéficie IA se font au moment de son « byeee byeee » final. À moins que les spectateurs soient simplement contents de voir ces 45 minutes de concert tronqué enfin s’achever.

Isabelle, elle, ne cache pas sa déception : « On connaît IA depuis longtemps, on est venues l’année dernière, et il y avait aussi peu d’ambiance ! Je trouve que ce n’est pas super. Il faut trouver un moyen de faire plus de bruit, en donnant des sticks lumineux à l’entrée par exemple, pour avoir l’ambiance d’un vrai concert. »

Mais pour Isabelle, l’intérêt de ces Vocaloids ne réside pas en priorité dans leurs performances : « Le plus intéressant, c’est qu’elles ont une proximité plus grande avec leur public. Ce sont les utilisateurs qui font les chansons grâce au logiciel, c’est une proximité qui n’existe pas avec un vrai chanteur, même si les morceaux joués par IA sont ceux du staff, les titres officiels. » Enfin, presque tous, « à part une faite par les fans » comme le précise Ophéline.

Si elle reste consciente des obstacles matériels et financiers à la tenue d’un vrai concert d’IA ou d’une autre Vocaloid en France, avec un hologramme sur scène, Isabelle ne perd pas totalement espoir : « Je pense que c’est compliqué à Japan Expo à cause du matériel, qu’il faudrait ramener du Japon, c’est coûteux… Surtout que l’entrée au concert est gratuite, donc ils n’ont pas de quoi couvrir les frais. Mais peut-être qu’on aura un jour un concert d’IA dans une grande salle à Paris, qui sait ?  »

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