Lors d'un récent entretien, la directrice marketing de Facebook a plaidé pour la disparition de l'anonymat en ligne afin de rehausser le niveau des discussions. Une proposition qui trouve un certain écho, notamment chez Google et quelques politiques, mais qui se heurte à d'autres considérations, comme le droit à l'oubli ou à la liberté d'expression.

Les pseudonymes finiront-ils par disparaître, remplacés par l’identité réelle des internautes ? Avec l’émergence des réseaux sociaux, en particulier Facebook, le patronyme est de plus en plus visible sur la toile. Forcément très utilisé sur la plate-forme conçue par Mark Zuckerberg, le couple nom/prénom se fait aussi de plus en plus présent ailleurs. Et pour cause, un nombre croissant de sites et de services intègre des modules de discussion issus de Facebook.

Facebook, fort de ses 750 millions de membres, cherche-t-il à tuer le pseudonyme ? Officiellement, non. Mais au sein du réseau social, certains sont favorables à une disparition de l’anonymat sur Internet. C’est en particulier le cas de Randi Zuckerberg, directrice du marketing au sein du site communautaire mais également sœur de Mark, le fondateur de Facebook.

L’anonymat doit disparaître

Pour la jeune femme de 29 ans, le constat est aussi simple qu’évident. Avec leur véritable identité visible par tous, les gens ont tendance à se comporter avec beaucoup plus de mesure. Et pour cause : ils n’oseront plus faire des choses ou tenir des propos qu’ils ne peuvent assumer à visage découvert. Autrement dit, fini les trolls dans les débats, place à la raison… et à l’argumentation.

« Je pense que l’anonymat sur Internet doit disparaître. Les gens se comportent beaucoup mieux lorsque leur véritable nom est visible. Je pense que les gens se cachent derrière l’anonymat et ont le sentiment de pouvoir dire ce qu’ils veulent derrière des portes closes » a-t-elle estimé au cours d’un entretien avec le magazine Marie Claire, propos ensuite repris par le Huffington Post.

Des commentaires avec la véritable identité

Les propos de Randi Zuckerberg ne sont en réalité pas surprenants. Ils mettent ainsi en avant la nouvelle plate-forme de commentaires du réseau social, dévoilée en mars dernier. Destinée aux sites d’actualité et aux blogs, elle est censée, selon Facebook, « civiliser les commentaires » sur Internet et rehausser la qualité des débats, puisque les internautes éviteront à l’avenir de se montrer agressifs, grossiers ou vulgaires.

Comme nous l’expliquons alors, Facebook a en plus ajouté des fonctions rassurantes et simples d’utilisation pour ceux qui souhaitent modérer les commentaires, puisqu’il est désormais possible de choisir la visibilité des messages, de censurer des mots clés, ou de bannir certains membres. Un outil qui doit ravir sans nul doute les tenants de l’Internet civilisé défendu de longue date par Nicolas Sarkozy.

Eric Schmidt de Google a le même avis

Randi Zuckerberg n’est pas la seule à penser que l’anonymat en ligne est un problème. L’ancien directeur général de Google, Eric Schmidt, a le même avis, estimant même que c’est dangereux. Dans un entretien accordé l’an dernier, il a d’ailleurs bien fait la distinction entre l’anonymat et le respect de la vie privée. Pour lui, ces deux aspects ne sont absolument pas liés.

Les gens seront-ils prêts à un tel changement dans leurs habitudes ? Pour Eric Schmidt, « les gens ne sont tout simplement pas prêts pour la révolution technologique qui va leur arriver« . Et pour cause. L’avenir que l’ancien patron de Google a esquissé est pour le moins déstabilisant. La nouvelle génération devra-t-elle se préparer à changer d’identité à la majorité, pour effacer ses frasques passées ?

Le cas Google +

Si Eric Schmidt a depuis atténué quelque peu ses propos, il n’en demeure pas moins que Google semble suivre la même trajectoire que Facebook. La nouvelle plate-forme sociale de la firme de Mountain View encourage vivement les utilisateurs à afficher leur véritable identité plutôt qu’un pseudonyme. Quitte à forcer la main des internautes en brandissant la menace d’une suspension de compte.

Face au mécontentement grandissant des membres, Google a toutefois mis de l’eau dans son vin en se montrant un peu moins strict. Si Google souhaite toujours que la véritable identité soit mise en avant sur Google+, l’entreprise a apporté quelques aménagements à sa politique. En particulier, les comptes des internautes ne seront plus automatiquement suspendus.

Même Blizzard y a réfléchi

Dans ce domaine, les deux géants que sont Google et Facebook sont particulièrement surveillés. Mais cette réflexion est loin d’être leur apanage. D’autres sociétés ont voulu également améliorer substantiellement la qualité des discussions sur Internet en mettant un terme à l’anonymat. C’est le cas de Blizzard, qui voulait supprimer les pseudonymes de ses forums officiels. Avant de se rétracter sous la pression de la communauté.

L’annonce des modifications à venir pour la fonctionnalité « Nom Réel » avait déchaîné la colère des joueurs. À l’époque, les forums francophones – comme tous les autres – croulaient sous les réactions négatives des joueurs. Le sujet principal avait franchi les 275 pages et 5 200 contributions. Sur les forums américains, les débats ont généré 2 500 pages et 44 100 commentaires.

Et pendant ce temps-là, en France

Il serait faux de croire que seules les sociétés veulent lever l’anonymat des internautes. Certains politiques sont de plus en plus tentés par cette idée. Le cas le plus fameux est le député Jean-Louis Masson, qui avait demandé en 2010 l’interdiction de l’anonymat sur les blogs. Il demandait même l’adresse électronique, l’adresse postale et le numéro de téléphone. Une proposition qui a été rejetée par le gouvernement.

« Il convient de mieux protéger les éventuelles victimes de propos inexacts, mensongers ou diffamations qui sont, hélas, de plus en plus souvent colportés sur la toile. […] Compte tenu de la multiplication des sites et des propos litigieux qu’ils peuvent contenir, il apparait de plus en plus nécessaire de faciliter l’exercice concret du droit de réponse des personnes nommément mises en cause par des auteurs anonymes » écrivait le député

Des problèmes en perspective

La levée de l’anonymat n’est pas sans poser quelques problèmes. Une telle mesure, si elle peut être justifiée, peut se heurter à certaines réalités. Loin d’être une tare, l’anonymat peut libérer la parole sur des sujets assez délicats à aborder publiquement avec son vrai nom. C’est également un vecteur puissant pour la liberté d’expression, en particulier dans les pays soumis à une pression de la part du gouvernement.

Comme nous l’écrivions alors, il serait assez mal venu de lever l’anonymat sur des sites qui abordent des thématiques sensibles. Le nombre témoignages sur la vie en entreprise, sur la consommation de drogues, sur la maladie s’effondrerait aussitôt. Le débat, non content d’être aseptisé, serait en plus asséché bien rapidement. Les discussions risquent d’être bien mornes.

Et le droit à l’oubli, alors ?

Reste également à traiter la question du droit à l’oubli à l’aune de la fin des pseudonymes. L’an dernier, une charte avait été mise en place par l’ex-secrétaire nationale à l’économie numérique, Nathalie Kosciusko-Morizet. L’idée maîtresse de ce document est de permettre à l’internaute de garder la maîtrise des données personnelles qu’il a publiées sur Internet.

Or, on imagine que la maîtrise ne sera pas gardée bien longtemps avec la disparition des pseudonymes. Les moteurs de recherche indexeront à tour de bras des identités, parfois en les associant à des mots-clés pas toujours très appréciables. Dès lors, c’est à se demander comment le droit à l’oubli peut fonctionner efficacement avec la proposition de Randi Zuckerberg.

C’est peut-être pour ça que Facebook et Google n’ont pas signé la charte sur le droit à l’oubli.

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Crée en 2004 par Mark Zuckerberg, le réseau social compte plus d'un milliard et demi d'inscrits à travers le monde. À ce jour, Facebook est le site...

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