À mesure que l’IA, le divertissement en ligne, le commerce et les services publics se numérisent, les centres de données s’imposent comme une infrastructure stratégique, comparable aux grands réseaux électriques. Ces bâtiments sont parmi les plus intensifs énergétiquement et concentrés spatialement, rappelle l’Agence de la transition écologique (Ademe) dans une étude parue en janvier 2026. 352 data centers ont englouti 10 térawattheures (TWh) d’électricité en France en 2024. Une facture qui pourrait encore être multipliée par quatre d’ici dix ans si rien ne change.
Alors, imaginez compacter une plateforme comme YouTube dans quelques grammes d’ADN, l’acide désoxyribonucléique ne consommant quasiment aucune énergie. C’est la promesse – théorique – du stockage de Biomemory, startup parisienne qui veut transformer cette macromolécule en support d’archivage à l’ère de l’explosion des données numériques. Pour comprendre un tel projet, il faut pénétrer dans leur laboratoire, un endroit où l’informatique s’appuie autant sur des lignes de code que sur des pipettes.
Serveur moléculaire
Dans la partie sèche d’abord s’imagine la partie physique du projet. Sur une table, trônent des cartes argentées au format bancaire qui se révèlent être des supports de stockage ADN. « Le format parle à notre audience, faite d’informaticiens d’infrastructure. Leur vendre l’idée d’une capsule ne leur parle pas. En revanche, une carte type Isocard, c’est un format qu’ils connaissent » nous assure Erfane Erwani, CEO de Biomemory, qui dit vouloir se rapprocher des standards et des usages existants pour rendre les produits de la société plus concrets.
L’ambition de cet objet n’est pas des moindres souligne la cheffe produit de Biomemory, Victoire Gallerne : « À terme, nous aimerions que chacune des cartes puisse stocker 1 pétaoctet de données », soit près de 2 000 fois les capacités maximales d’un iPhone 17. « Pour l’instant, nous pouvons stocker entre 100 mégaoctets et un gigaoctet par jour » tempère Erfane Erwani.

Mais le véritable colosse se cache dans un coin de la pièce. C’est un serveur ADN. Haut – à vue d’œil – d’un mètre soixante-dix, monté sur roulettes pour faciliter les démonstrations, ce grand meuble noir est pensé comme le futur des data centers. À l’intérieur, pas de disques qui tournent ni de serveurs qui chauffent : un système robotisé manipule des cartouches où les données – principalement froides, soit celles auxquelles ont accède peu, elles représentent 70 % des datas en général – sont stockées sous forme moléculaire.
Au-delà de ses capacités de stockage monumentales promises, l’économie d’énergie est mise en avant. « Il faut faire des économies de ressources pour respecter notre environnement » explique le patron de l’entreprise qui précise « Nous devrions être, selon les cas d’usage, 40 à 10 000 fois plus économes. » Cette large fourchette s’avère aussi claire que le coût de l’appareil, sur lesquels l’entrepreneur reste flou. « En investissement initial sur 10 ans, nous sommes 40 fois moins chers que les solutions équivalentes » avance Victoire Gallerne. L’écriture des données coûterait quant à elle 5 à 7 euros par téraoctet, selon une estimation de Biomemory qui s’appuie notamment sur… le coût du sucre.
La matière première nous entraîne naturellement vers la partie dite « mouillée » du laboratoire où les scientifiques travaillent avec des pipettes et des ordinateurs. Entre les écrans et les tubes, un pipeteur – une imprimante du vivant – dépose, sans trembler, des gouttes de l’ordre du microlitre contenant de l’ADN et des protéines. C’est là que l’entreprise fabrique son acide désoxyribonucléique mémoire, à partir de bactéries spécifiques nourries au sucre.
Puis vient l’étape décisive : la conversion de la donnée. « Nous partons du fichier en langage informatique binaire fait de 0 et de 1 pour le convertir en un code ADN, fait de quatre lettres : A, T, C, G » détaille Jessica Ayache, directrice biotechnologie. Il ne s’agit cependant pas d’un simple copier-coller. L’ADN imposant ses règles, certaines répétitions ou structures le rendent instable ou difficile à lire. « L’encodage informatique tient donc compte de ces contraintes pour concevoir des séquences ADN robustes, optimisées pour être synthétisées et relues correctement. C’est là que se joue l’interface entre logiciel et biologie » précise la responsable. À partir de lignes de code, la machine prend le relais.
Des robots récupèrent l’information, déclenchent le processus de fabrication et assemblent les fragments d’ADN.

Objectif 2030
Une fois transformées les données sont lyophilisées, « façon de les conserver 150 ans » insiste Jessica Ayache, car telle est la durée de garantie des supports de la startup. C’est 30 fois la durée de vie d’un disque dur. Et le CEO de Biomemory de rappeler la robustesse de la molécule qui peut supporter des températures extrêmes, du froid absolu aux chaleurs élevées. Reste la question de l’accès. Pour récupérer un fichier à partir d’une séquence nucléique, l’entreprise évoque environ vingt minutes. Aujourd’hui, la lecture se fait encore « en base ou en blocs », sur un fragment d’ADN complet. Mais une autre piste se dessine, révèle la directrice biotechnologie : l’accès ciblé. « Des techniques passent par l’étiquetage de différentes sections du brin avant le séquençage. » Biomemory y travaille.
L’entreprise n’a pas encore 5 ans – elle est née en juillet 2021 – qu’elle vise les sommets. Après avoir levé 28 millions d’euros depuis sa création, elle espère désormais en lever 500 d’ici 2031, avec l’objectif un an auparavant, de commercialiser ses serveurs moléculaires et de se poser en alternative au lourd modèle des data centers. « La prochaine révolution sera moléculaire », prophétise, confiant, Erfane Erwani.
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