De nouvelles recherches suggèrent que l’utilisation de mèmes liés au covid permettrait de réduire l’anxiété causée par la pandémie. Des résultats qui nous invitent à prendre du recul sur cet objet emblématique de la culture numérique.

Instagram estime que, chaque jour, 1 million de mèmes sont échangés sur le réseau social, selon un chiffre publié par la plateforme fin 2020. Ils représentent le 3e type de contenus le plus partagé sur les réseaux sociaux, après les actualités personnelles des utilisateurs et les vidéos drôles.

Ce succès des mèmes est porté en majeure partie par les moins de 38 ans, et la crise sanitaire n’a fait qu’accentuer le phénomène. C’est justement sur cette utilisation accrue des mèmes pendant la pandémie que se penche une étude parue en novembre 2021 dans Scientific Reports. D’après les conclusions des auteurs, les objets numériques auraient pour vertu de soulager l’anxiété induite par la pandémie.

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Quelques exemples de mèmes covid.

Au fait, qu’est-ce qu’un mème ?

Aussi banal que soit devenu leur usage au quotidien, les mèmes internet peinent à trouver une définition claire. On les définit souvent uniquement par leur viralité, c’est-à-dire leur capacité à être largement partagés sur les réseaux sociaux. À cela, Albin Wagener, expert en humanités numériques, analyste de discours et de communication et auteur Mèmologie — Théorie postdigitale des mèmes (sortie prévue au printemps 2022), ajoute : « Il s’agit d’unités grapho-textuelles, c’est-à-dire composées d’une image et d’un texte, ce qui sert à condenser un commentaire ou un argument de manière très efficace. »

Réels outils de communication s’appuyant sur des références de la pop culture, les mèmes trouvent leur efficacité communicationelle dans leur « capacité à condenser des éléments cognitifs et sensitifs pour toucher l’intime plus facilement », explique l’expert. Ajoutons à cela qu’ils sont le propre des générations nées après 1980, marquées par un sens fort de l’ironie, sinon du cynisme face à un certain désenchantement social, politique ou encore environnemental.

Incontestablement, ces mèmes servent à rire ensemble tout en partageant des sentiments sur des situations qui ne prêteraient pas nécessairement à rire. Comme la pandémie du Covid-19.

Les mèmes ont un pouvoir anti-stress

L’utilisation massive des mèmes — et leur impact sur nos modes de communication ainsi que sur nos affects — conduit certains chercheurs en psychologie à s’intéresser à ces objets numériques ; et ce tout particulièrement dans une période aussi prolifique que la crise sanitaire.

C’est dans cet axe de recherche que s’inscrit la nouvelle étude publiée récemment dans Scientific Reports. Chercheur en psychologie à l’université de Sheffield Hallam, Umair Akram et ses collègues y mettent en évidence le fait que regarder des mèmes en lien avec la pandémie pourrait servir de mécanisme de défense face au stress pour les personnes souffrant d’anxiété.

Pour ce faire, ils ont montré aux participants des mèmes en lien avec la pandémie de Covid-19 et portant sur des thématiques telles que la mort, la maladie, l’isolement, la solitude, etc.

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Exemples de gifs présentés aux participants à l’étude

Puis, ils ont conjointement évalué :

  • Le niveau d’anxiété des personnes ;
  • La façon dont ces personnes évaluaient des mèmes qui leur étaient présentés ;
  • Les stratégies de régulation émotionnelle que ces personnes utilisent, c’est-à-dire si elles usent davantage « l’évaluation cognitive » (changer leur façon de penser à une situation) ou davantage la « suppression expressive » (changer le comportement en réponse à des événements émotionnels).

L’équipe d’Akram a alors pu montrer que les personnes les plus anxieuses étaient aussi celles qui étaient plus enclines à trouver drôles les mèmes présentés, à s’identifier à leur propos et à avoir envie de les partager. Et, malgré les thématiques difficiles abordées par ces mèmes, les participants à l’étude ne les ont pas évalués comme négatifs.

L’équipe de Akram suggère que les mèmes permettent de mettre en place une forme de mécanisme d’adaptation. Ainsi, en faisant la lumière sur un évènement ou sur un ressenti mais de manière humoristique, ironique ou sarcastique, les mèmes permettent à ceux et celles qui les regardent de réévaluer la situation de manière moins anxiogène. En outre, le fait que ces mèmes soient partagés par des pairs, en ligne, permet aux personnes de se sentir soutenues, de se dire « nous sommes tous et toutes dans le même bateau ».

Ainsi, ces images virales permettraient de soulager l’anxiété en permettant aux personnes qui en souffrent de mettre en place, de manière ponctuelle, ce que ces chercheurs appellent des « stratégies de coping ».

Coping or nos coping ?

Séverine Erhel, maîtresse de conférences en Psychologie Cognitive et Ergonomie à Rennes 2, nous explique ce qu’est ce coping : « On parle de coping pour désigner une stratégie de régulation du stress — le stress étant défini comme une relation particulière entre une personne et un environnement menaçant les ressources et le bien-être de cette personne. »

S’il existe plusieurs formes de coping — centrées notamment sur l’évènement anxiogène en le modifiant ou en mettant en place des stratégies d’évitement –, Séverine Erhel estime que, pour une question comme celle des mèmes, il s’agit de coping centré sur l’émotion : « L’individu tente alors de réduire l’impact émotionnel d’une situation déplaisante et de passer d’une émotion déplaisante à une émotion plus plaisante. Pour ce faire, il parvient à prendre du recul par rapport à la situation. »

Évoquant ensuite le modèle de régulation des émotions de Gross, la spécialiste envisage la fonction jouée par les mèmes en période de pandémie : « Les mèmes mettent en évidence quelques chose de drôle ou d’absurde dans une situation qui ne prête pas normalement à rire. Avouez que la pandémie nous a fait vivre des situations assez dingues ! Alors [les mèmes] nous permettent une réévaluation cognitive de la situation qui fait relativiser. »

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Un exemple de mème covid

Le mème a un aspect social

À cette analyse, il ne faudrait pas oublier la nécessaire dimension sociale du mème, qui participe vraisemblablement à sa capacité à alléger l’anxiété. Ceci est particulièrement vrai dans la mesure où la pandémie du covid nous a isolés physiquement les uns des autres : nous nous sommes sans doute un peu retranchés vers les réseaux sociaux pour maintenir et tisser du lien.

Albin Wagener explique : « Les mèmes sont une manière de commenter le quotidien et de partager ce que nous ressentons face à une situation partagée. Cela permet de créer du lien et de le maintenir. » Il ajoute : « Il y a une identification très forte avec le mème. Cela permet de se sentir moins seul et de dédramatiser un peu. »

Et puisque le mème est intrinsèquement viral, qu’il est référencé et doué d’une forte puissance signifiante, il prend place dans un ensemble de mécanismes de créations, de partages, de réactions, de commentaires. Il œuvre alors pour un « rire ensemble » et une réévaluation collective d’une situation potentiellement difficile. Bref, si les .gifs sont apparemment devenus un truc de boomer, les mèmes ont de beaux jours devant eux pour apaiser nos angoisses liées à l’actualité.