De nombreuses trottinettes électriques en libre-service ne sont pas accessibles, car des utilisateurs les rapportent chez eux pour pouvoir les réutiliser le lendemain. Un problème répandu, contre lequel les plateformes peuvent difficilement agir... et qui est un frein à leur développement.

Il suffit d’ouvrir l’application pour en faire l’amer constat : de nombreuses trottinettes fournies en libre-service par l’application LimeBike ne sont, en fait, pas accessibles. La raison est simple : certains utilisateurs les rapportent chez eux au lieu de les laisser sur le trottoir. Et l’entreprise n’a aucune manière de les en empêcher.

Une trottinette Lime kidnappée // Source : Marie Turcan pour Numerama

Deux services à Paris depuis cet été 2018

Le 22 juin dernier, LimeBike a été le premier acteur à lancer son service de trottinettes électriques en libre-service en France, à Paris. L’entreprise, aujourd’hui rattachée à Uber, permet aux utilisateurs de louer une trottinette électrique dans Paris à raison de 15 centimes la minute (+ un euro obligatoire par course), et de la déposer n’importe où dans la capitale lorsqu’ils ont terminé leur trajet.

Bird, une des autres entreprises présentes aux États-Unis, s’est également lancée à Paris le mercredi 1er août, avec une flotte d’une cinquantaine de trottinettes. Son fonctionnement est similaire : pour trouver une trottinette, il faut se rendre sur l’application, où elles sont géolocalisées en temps réel sur une carte. Il n’est pas possible de réserver le moyen de transport à l’avance — contrairement à ce qu’autorise l’app de scooters partagés Coup, par exemple. Il faut donc aller chercher la trottinette, et, une fois que vous l’avez trouvée, scanner le QR Code via l’app pour l’utiliser.

Mais déjà faut-il pouvoir avoir accès aux trottinettes.

Les trottinettes Bird // Source : Louise Audry pour Numerama

Des trottinettes géolocalisées à l’intérieur des bâtiments

Lorsqu’on ouvre l’application Lime, il est possible de zoomer de manière précise sur l’emplacement d’une trottinette. Nous avons mené l’expérience à plusieurs reprises et sur plusieurs semaines : à chaque fois, au moins une dizaine de véhicules ne sont pas physiquement à l’endroit où ils sont indiqués sur la carte virtuelle. Sur plusieurs exemples (voir nos captures d’écran ci-dessous), on voit clairement que les engins n’ont pas été déposés sur la route ou le trottoir, mais bien à l’intérieur de cours ou de bâtiments, chez des particuliers.

Capture d’écran de l’app LimeBike le 1er août 2018 // Source : App LimeBike

Pourquoi certains clients auraient recours à ces pratiques ? Car le parc de trottinettes existant aujourd’hui à Paris est très réduit : comptez environ 200 engins (entre LimeBike et Bird) pour une population de 2,2 millions d’habitants. De plus, les entreprises centralisent pour l’instant les trottinettes au cœur de la capitale : elles se font de plus en plus rares si vous vous approchez du périphérique, comme dans le sud du 14e ou l’est du 20e arrondissement.

En cachant les trottinettes chez eux, ces clients fourbes en empêchent d’autres de venir prendre le véhicule : ils deviennent ainsi les seuls utilisateurs de la trottinette — pour laquelle ils doivent tout de même payer à chaque utilisation.

L’arnaque facile

Une trottinette Lime // Source : Marie Turcan pour Numerama

Est-ce si facile que ça, de kidnapper une trottinette en libre-service ? Nous avons fait le test. Une fois notre trajet terminé, nous nous sommes arrêtés dans la rue, avons terminé la course et fermé l’application. Pour LimeBike, nous avons donc officiellement laissé la trottinette sur le trottoir.

Mais nous pouvons ensuite porter l’engin et l’emmener directement dans nos bureaux, sans que notre compte ne soit lié en quoi que ce soit à ce déplacement. Une trottinette Lime pèse environ 11 kilos : c’est assez lourd et elle ne roule pas lorsqu’elle n’est pas en marche, mais on peut tout de même la porter sur des dizaines de mètres sans suer.

Sur la carte, l’engin est géolocalisé à la bonne adresse, mais aucun autre utilisateur ne peut l’emprunter. Il s’agit d’un détournement du système, mais qui est quasiment impossible à contrôler pour les entreprises. Même si nous sommes les premiers suspects, il n’y a aucun élément tangible qui prouve que ce kidnapping n’est pas l’œuvre d’un voisin, qui aurait embarqué la trottinette dans la cour de l’immeuble.

Comment lutter contre cette pratique ?

Lime met en avant deux systèmes pour se prémunir de ce vol. Le premier : une demande à l’utilisateur de prendre en photo la trottinette à l’endroit où vous affirmez l’avoir laissée, pour « aider les prochains à la retrouver ». Mais il suffit aux utilisateurs malveillants de prendre la trottinette en photo à un endroit, puis de se déconnecter, éteindre l’application, et transporter le véhicule à pied sur les derniers mètres.

En deuxième lieu, tous les véhicules sont censés être équipés de sonnerie, que l’on peut activer à distance. Si vous êtes proches d’une trottinette, vous pouvez la faire sonner, et donc potentiellement déranger la personne qui l’a cachée chez elle. Mais la sonnerie… ne dure qu’une dizaine de secondes. Autant dire que cela n’a rien de rédhibitoire.

Nous avons essayé d’aborder le sujet auprès de Bird, qui concède à demi-mot qu’il n’y a pas vraiment de solution contre les « cacheurs de trottinettes ». Le seul palliatif consiste à remplacer les trottinettes « kidnappées » par des autres véhicules neufs, pour que le nombre d’unités disponibles aux autres utilisateurs reste stable… À voir si cette stratégie peut tenir sur le long terme.

Après notre test, nous avons relâché dans la nature la trottinette LimeBike réquisitionnée pour cet article. Aucune trottinette n’a été maltraitée au cours de ce reportage.

Partager sur les réseaux sociaux