Et si la mémoire numérique tenait dans l’équivalent d’un simple plat à gratin ? Selon les dernières avancées du Project Silica de Microsoft — publiées dans la revue Nature le 18 février 2026 — une étape majeure vient d’être franchie dans ce qui est peut-être le pari le plus audacieux de la firme pour l’avenir du stockage.
Le concept : graver des téraoctets de données dans de simples plaques de verre, censées rester lisibles pendant… au moins 10 000 ans. Concrètement, des structures nanométriques sont inscrites en 3D dans le volume du matériau à l’aide de lasers femtoseconde, des impulsions ultrarapides capables de modifier le verre sans l’exploser. Jusqu’ici, le support utilisé était du quartz ultra-pur. Mais la firme de Redmond a annoncé une avancée significative : le passage à du verre borosilicaté — le même type de matériau que celui des plats à gratin — beaucoup moins coûteux, ainsi qu’un procédé d’écriture simplifié et plus rapide. De quoi rapprocher ce projet futuriste d’un usage réel dans les data centers.
À l’heure où les centres de données consomment de l’énergie pour maintenir en vie des archives rarement consultées, Microsoft explore une alternative radicale : un support d’archivage en verre, passif, stable sans alimentation continue et conçu pour traverser les millénaires.
Qu’est-ce que le Project Silica de Microsoft ?
Présenté pour la première fois en 2017, Project Silica est un programme de Microsoft Research, basé à Cambridge (Royaume-Uni), qui cherche à inventer un support d’archives radicalement nouveau : des plaques de verre dans lesquelles les données sont gravées au laser pour une conservation sur plusieurs millénaires.
Aujourd’hui, la plupart des archives reposent sur des bandes magnétiques et, dans une moindre mesure, sur des disques durs dits « lents ». Ces technologies présentent trois limites majeures pour le long terme.
D’abord, elles vieillissent en quelques décennies au mieux. Ensuite, elles obligent à recopier régulièrement les données sur de nouveaux supports. Enfin, n’ayant pas été conçues comme immuables, elles peuvent être réécrites ou effacées par erreur. Résultat : les data centers passent leur temps à migrer les archives d’un média à l’autre. Une opération coûteuse, énergivore, gourmande en espace physique — et qui introduit à chaque fois un risque supplémentaire de perte ou de corruption.
Contrairement à ces technologies héritées, Project Silica est pensé dès l’origine pour la couche la plus froide du cloud, le cold storage. L’idée est simple : écrire une fois, lire rarement — mais garantir l’intégrité des données sur des horizons quasi géologiques. L’ambition n’est pas de remplacer le SSD ou le disque dur, mais de s’attaquer aux archives réglementaires, aux sauvegardes de catastrophe, aux catalogues de films ou aux jeux de données scientifiques. Autant d’informations qu’il faut conserver « pour toujours », sans les consulter quotidiennement.
En 2019, Microsoft en avait donné une démonstration symbolique : le film Superman (1978) de Warner Bros avait été intégralement stocké puis relu depuis une plaque de verre, afin de tester l’archivage cinématographique sur plusieurs générations.
Comment Microsoft Research grave-t-il la mémoire numérique dans du verre ?
Sur le plan technique, Project Silica fonctionne comme une sorte de braille microscopique gravé en 3D dans l’épaisseur du verre. Un laser ultrarapide modifie des points extrêmement précis du matériau. Chaque « voxel » — l’équivalent d’un pixel mais en 3D — devient une micro-structure dont les propriétés optiques changent subtilement.

En contrôlant la position de ces voxels et la manière dont ils modifient la lumière (phase, polarisation…), les ingénieurs encodent les bits dans des centaines de couches empilées. Pour relire les données, un système optique éclaire la plaque à différentes profondeurs. Un logiciel reconstruit ensuite les 0 et les 1 en analysant les motifs lumineux capturés.
Il ne s’agit pas d’un « disque dur en verre » que l’on glisse dans un ordinateur personnel, mais de plaques de quelques millimètres d’épaisseur, rangées dans de vastes bibliothèques automatisées au fond d’un data center. Passives, elles reposent sur des étagères sans alimentation ni électronique embarquée. Lorsqu’un accès est nécessaire, des robots récupèrent la plaque concernée, la transportent vers un lecteur optique, puis la replacent une fois l’opération terminée.

À cette échelle, une simple plaque de verre (12 cm de côté, 2 mm d’épaisseur) atteint déjà plusieurs téraoctets de capacité, comparable voire supérieure aux solutions d’archivage actuelles sur bande.
Quelles sont les avancées du Project Silica en 2026 ?
Pourquoi reparler du projet en février 2026, près d’une décennie après sa première présentation ? Jusqu’ici, la technologie ne fonctionnait qu’avec de la silice fondue ultra-pure — un matériau coûteux, produit par un nombre limité d’industriels, rendant toute production à grande échelle économiquement peu réaliste.
La nouveauté, telle que publiée par Microsoft Research, change la donne : la technique sait désormais écrire et lire des données dans du verre borosilicaté ordinaire — le même type que celui des plats à gratin ou des vitres de four. Un matériau beaucoup plus répandu et bon marché. De quoi « lever deux obstacles majeurs à la commercialisation : le coût et la disponibilité du support de stockage ».
Mais ce n’est pas tout. Microsoft indique avoir trouvé le moyen d’effectuer une écriture parallèle à grande vitesse. Jusqu’ici, il fallait écrire les voxels quasiment les uns après les autres, avec un seul faisceau laser. L’avancée réside ainsi dans le fait de pouvoir utiliser plusieurs faisceaux en même temps pour graver des voxels proches les uns des autres, sans faire surchauffer le verre ni abîmer les motifs existants. Résultat : le débit d’écriture augmente fortement, rapprochant Silica des vitesses qu’on attend d’un vrai système d’archivage…tout en restant beaucoup plus lent qu’un SSD.
Autre conséquence directe de cette nouvelle façon de graver les données : les lecteurs deviennent eux aussi plus simples. Là où les prototypes précédents nécessitaient trois ou quatre caméras et une optique complexe pour décoder les motifs dans le verre, le nouveau système se contente d’une seule caméra. De quoi réduire la taille, le coût et la complexité des lecteurs, et rendre la technologie plus réaliste pour un déploiement en data center.
Microsoft assure également avoir mis en place une nouvelle méthode optique non destructive pour détecter le vieillissement des voxels de données dans le verre. La méthode, combinée à des techniques standard de vieillissement accéléré, lui permet de confirmer que « les données peuvent être préservées pendant 10 000 ans ».

Le verre n’est d’ailleurs pas la seule piste explorée pour sortir le stockage d’archives de l’ère magnétique. D’autres équipes misent sur des supports encore plus inattendus, comme l’ADN. En France, la startup Biomemory développe un « serveur moléculaire » capable d’encoder des fichiers dans de l’ADN synthétique lyophilisé, avec la promesse d’une conservation très longue durée et d’une consommation énergétique minimale pour les archives froides. Aux États-Unis, Atlas Data Storage travaille sur des capsules d’ADN en poudre, promettant une densité spectaculaire — même si les coûts et la lenteur de lecture/écriture restent aujourd’hui des obstacles majeurs.
Qu’il soit minéral ou biologique, le futur du stockage longue durée semble ainsi s’éloigner progressivement des disques et des bandes magnétiques. Reste à voir quelle technologie parviendra réellement à passer du laboratoire aux infrastructures industrielles.
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