C’est une mise en garde présidentielle qui pourrait bien ne pas produire les effets escomptés de l’autre côté du Rhin. Au détour d’une interview donnée ce 10 février 2026 au Monde, Emmanuel Macron a été invité à commenter le dossier du SCAF (système de combat aérien du futur), dont le développement est embourbé dans des querelles industrielles.
C’est à cette occasion que le chef de l’État a évoqué des conséquences si ce projet d’avion échouait : « Si d’aventure, le partenaire allemand remettait en cause l’avion commun, on serait obligé de remettre en cause le char commun. » Des discussions doivent avoir lieu avec le chancelier Friedrich Merz, car, a ajouté M. Macron, « les choses doivent avancer. »
Comme le SCAF, le système principal de combat terrestre (MGCS) est un projet saucissonné en plusieurs piliers dont la responsabilité et le travail sont répartis entre des industriels français et allemands. L’idée, à terme, est d’avoir un char de bataille capable de prendre la relève du Leclerc pour la France et du Leopard 2 pour l’Allemagne en 2040.
Du côté du système de combat aérien du futur, on retrouve trois gros blocs : le développement d’un nouvel avion de chasse censé remplacer le Dassault Rafale (France) et l’Eurofighter Typhoon (Allemagne), mais aussi un nouveau genre de drone de combat ainsi qu’un réseau numérique connectant toutes les unités dans le cloud.

Une menace vaine ?
Le problème du coup de poker d’Emmanuel Macron, c’est que Berlin n’a pas nécessairement besoin de Paris pour ses blindés les plus lourds. Comme le fait remarquer le journaliste Vincent Lamigeon, spécialisé dans les questions de défense, c’est une « menace vaine : l’Allemagne n’a aucun besoin d’un MGCS développé avec la France. »
L’industrie allemande du char, forte du succès mondial du Leopard 2 (seize pays européens l’utilisent, mais aussi la Turquie, le Canada, le Chili, le Qatar et l’Indonésie), est autonome et s’appuie sur un marché potentiellement large. Qui plus est, Rheinmetall a déjà dans les cartons un démonstrateur de char du futur, le Panther, capable de défier le MGCS.
Cette mise en garde survient alors que l’Allemagne semble envisager une sortie de l’avion commun franco-allemand, aux côtés de l’Espagne.
Il a été rapporté que Berlin a un « plan B » en tête si la coopération avec la France tournait au vinaigre, et ce plan de secours pourrait bien être le GCAP (Global Combat Air Programme), qui réunit Londres, Tokyo et Rome. L’Italie, d’ailleurs, n’a pas manqué de suggérer à Berlin de « lâcher la France » pour rejoindre ce programme concurrent.
Le mariage électrique de Dassault et Airbus
La sortie politique de M. Macron intervient alors que le SCAF était récemment donné pour mort. Le 6 février 2026, Politico citait des sources disant que « le SCAF est mort, tout le monde le sait, mais personne ne veut le dire », en raison des frictions industrielles permanentes entre Dassault côté français et Airbus côté allemand sur les tâches et le leadership.
Les signes d’un divorce industriel sont nombreux. Le 10 décembre 2025, par exemple, le patron d’Airbus dénonçait déjà la méthode Dassault (« c’est mes conditions ou rien »). De son côté, Dassault juge être le seul à posséder l’expérience d’un avionneur complet, Airbus étant jugé « incapable de réaliser les sous-ensembles techniques » critiques du SCAF.
Cette posture est d’ailleurs relayée et alimentée par le gouvernement, en témoigne la sortie de Catherine Vautrin, ministre des Armées, qui a lancé en novembre « qu’il n’y a pas en Allemagne de capacité à fabriquer un avion ». Prévoyant le scénario du pire, le groupe Dassault a même argué être prêt à bâtir l’avion du futur sans l’Allemagne si nécessaire.

Des besoins divergents en matière d’avion
Au-delà des querelles d’industriels, l’impasse est opérationnelle. Le projet politique paraît ne pas avoir suffisamment considéré des besoins militaires fondamentaux divergents, créant des frictions insolubles :
- L’impératif d’un aéronef compatible avec un porte-avions : la France exige depuis le début un avion capable d’apponter pour succéder au Rafale Marine. L’Allemagne n’en veut pas, car elle n’a pas de porte-avions et préfère des avions lourds pour de la supériorité aérienne. C’est ce même différend qui avait poussé la France à quitter le programme Eurofighter dans les années 80.
- Une doctrine d’emploi de la force différente : l’approche militaire française repose sur une capacité de corps expéditionnaire, avec un volet nucléaire. Surtout, Paris a une armée d’emploi. Comme cela a été relevé par un analyste militaire, « la France utilise son armée. Pas l’Allemagne ».
Quelle suite, alors ? Peut-être que la sortie de cette impasse pourrait être le développement d’un SCAF avec deux avions de combat, de façon à remplir les attentes différentes de Paris et Berlin. En tout cas, rapporte le site Zone Militaire, cette piste est encouragée par l’industrie aérospatiale allemande et le syndicat IG Metall.
Une piste intéressante, mais qui risque d’engendrer un nouveau casse-tête dans la répartition des tâches et du leadership entre les deux poids lourds de l’industrie aérienne européenne. Car si le SCAF s’effondre réellement, la France devra faire cavalier seul, et comme le redoute l’analyste Stéphane Audrand, il n’est pas sûr que cela soit dans notre intérêt.
« Vu l’état de nos finances publiques, rien n’indique qu’on saura le remplacer seul par un meilleur avion », a-t-il indiqué. « J’ai peur que le Rafale ne soit là pour longtemps. Très longtemps. » La bonne nouvelle, au moins, c’est qu’il a la faculté d’évoluer pour rester performant encore quelques décennies. Mais cela ne durera pas éternellement.
+ rapide, + pratique, + exclusif
Zéro publicité, fonctions avancées de lecture, articles résumés par l'I.A, contenus exclusifs et plus encore.
Découvrez les nombreux avantages de Numerama+.
Vous avez lu 0 articles sur Numerama ce mois-ci
Tout le monde n'a pas les moyens de payer pour l'information.
C'est pourquoi nous maintenons notre journalisme ouvert à tous.
Mais si vous le pouvez,
voici trois bonnes raisons de soutenir notre travail :
- 1 Numerama+ contribue à offrir une expérience gratuite à tous les lecteurs de Numerama.
- 2 Vous profiterez d'une lecture sans publicité, de nombreuses fonctions avancées de lecture et des contenus exclusifs.
- 3 Aider Numerama dans sa mission : comprendre le présent pour anticiper l'avenir.
Si vous croyez en un web gratuit et à une information de qualité accessible au plus grand nombre, rejoignez Numerama+.
Toute l'actu tech en un clin d'œil
Ajoutez Numerama à votre écran d'accueil et restez connectés au futur !
Tous nos articles sont aussi sur notre profil Google : suivez-nous pour ne rien manquer !












