L’armée américaine a pris le contrôle du pétrolier Bella 1 dans l’Atlantique Nord. Mais derrière ce qui ressemble à une opération de police des mers s’est joué une importante débauche de moyens militaires et technologiques : brouillage GPS, radars, satellites, avions de patrouille maritime, et même canonnières volantes.

La nouvelle est tombée ce 7 janvier dans un communiqué du commandement européen des États-Unis (EUCOM) : le M/V Bella 1 a été saisi après un assaut aéroporté. Une opération militaire présentée comme un effort de Washington « pour la protection du territoire national » face à des navires qui « menacent la sécurité et la stabilité de l’hémisphère occidental. »

Mais pour les observateurs spécialistes du renseignement en source ouverte (OSINT) et les lecteurs attentifs de la presse américaine, ce dénouement est surtout l’aboutissement d’une traque aérienne et maritime qui s’est jouée dans l’océan Atlantique nord pendant quelques jours, et qui a mobilisé d’importants moyens technologiques.

EUCOM pétrolier russe
Une photo fournie par EUCOM. // Source : Capture d’écran

De fausses données GPS et de la peinture

Pour comprendre pourquoi l’US Navy a déployé des moyens conséquents pour arraisonner le M/V Bella 1 (actuellement renommé en Marinera), il faut regarder ce que le navire tentait de cacher. Le navire, un pétrolier lié au Venezuela et faisant l’objet de sanctions américaines, a tenté de disparaître numériquement.

Selon une enquête du New York Times parue le 5 janvier, le bateau faisait partie d’un groupe d’au moins 16 pétroliers ayant tenté de « contourner le blocus naval américain imposé aux exportations énergétiques du Venezuela, notamment en dissimulant leur position réelle ou en désactivant leurs signaux de transmission. »

En l’espèce, les navires sont suspectés d’utiliser des tactiques de « spoofing AIS ». Cela consiste à falsifier les données du transpondeur (AIS signifiant Automatic Identification System) pour indiquer une position GPS erronée, alors que les bateaux naviguent ailleurs. À ce moment-là, le NYT indiquait alors que le Bella était toujours recherché.

Mais parce que le camouflage numérique ne suffisait sans doute pas, un maquillage physique a également eu lieu, selon Le Marin. L’équipage a ainsi repeint le nom du navire en marinera et a dessiné un grand drapeau russe sur le pont « pour revendiquer une protection diplomatique » et dissuader les Américains d’entreprendre un abordage.

Bella MARINERA
La page du navire sur Marine Traffic. // Source : Capture d’écran

Un suivi satellite et un signal réactivé

Cette stratégie de dissimulation hybride a cependant buté sur un obstacle de taille : l’imagerie spatiale. Toujours selon le New York Times, ce sont les satellites du programme européen Copernicus qui ont été d’une grande aide : ces engins peuvent observer la Terre par tous temps, nuit et jour, avec une précision photographique de quelques mètres.

Si les satellites ont fourni un appui utile, le navire appartenant à la flotte fantôme russe a aussi commis sans doute une imprudence tactique peu avant sa capture. Dès le 2 janvier, le Bella 1 a soudainement cessé sa « navigation à l’aveugle » après deux semaines de silence radio. Sa position actualisée ? Vers le nord-est de l’Atlantique nord.

Probablement contraint par la difficulté de naviguer en mer en plein hiver sans tous ses instruments, le Bella 1 a ainsi révélé sa position, qui a été vue rapidement des spécialistes. Les données ont alors supposé que le tanker se dirigeait possiblement vers Mourmansk, un grand port arctique russe, au-delà de la Scandinavie.

Mais pour atteindre son point d’arrivée, encore fallait-il pouvoir passer sans encombre entre l’Islande et la Grande-Bretagne, et assez loin de la Norvège, trois pays membres de l’OTAN. Or ces temps-ci, de nombreux moyens de l’Alliance sont déployés dans les eaux. Et surtout, dernièrement, on a pu voir une concentration importante de forces américaines dans la zone.

Avions de patrouille maritime et canonnières volantes

C’est alors qu’une traque physique s’est vraiment mis en place. Comme l’a relevé le compte OSINTDefender le 6 janvier, des rotations d’avions P-8 Poseidon ont été constatées depuis le Royaume-Uni et au sud de l’Islande. Ces P-8 Poseidon sont des avions de patrouille maritime, avec une capacité de lutte anti-sous-marine

Une débauche excessive pour interpeller un banal pétrolier ? En fait, un risque militaire accru se profilait à en croire des responsables cités par CBS News. Ils ont affirmé que Moscou a dépêché un sous-marin ainsi que des navires de guerre pour protéger le Bella 1. Et par ailleurs, le Kremlin aurait demandé à la Maison-Blanche de cesser cette traque.

Dès lors, les rotations de P-8 Poseidon (qui peuvent larguer des bouées acoustiques si besoin, afin de traquer ce qui se passe sous la surface, et qui sont dotés d’un radar de pointe) n’étaient pas de trop face à l’escorte russe. Qui plus est, il n’est pas impossible que ces tankers, malgré leur statut civil, accueillent à bord des soldats russes et des moyens plus offensifs.

poséidon p-8
Un survol d’un avion P-8 Poseidon. // Source : Capture d’écran

L’escalade des moyens militaires, côté américain, ne s’est pas arrêtée là. Le site spécialisé The War Zone a noté l’arrivée quelques jours plus tôt d’avions AC-130J qui sont de véritables canonnières volantes. La version actuelle (Ghostrider) accueille deux canons de 30 et 105 mm, et peut aussi tirer des missiles et larguer des bombes.

« L’arrivée en Angleterre des avions de combat AC-130 et des avions-cargos provenant de la base des Night Stalkers intervient alors que les États-Unis pourraient intercepter un pétrolier en fuite », notait le site. Les Night Stalkers, un surnom donné à un groupe de forces spéciales (160th SOAR), étaient déjà impliqués au Venezuela.

Un assaut américain et des protestations russes

Le dénouement s’est finalement joué le 7 janvier, comme le signalait le journaliste défense Idrees Ali en citant une dépêche Reuters, avant les tweets d’EUCOM. Par ailleurs, des vidéos produites manifestement par l’armée américaine et relayées entre autres par Visionergeo, montrent que l’interception a été musclée.

À supposer que le Bella 1 ait reçu des injonctions de s’arrêter par radio, mais a passé outre, les moyens militaires sur place sont passés au plan B, avec une opération héliportée. Un hélicoptère en vol stationnaire est vu à l’écran, qui débarque des soldats à la corde lisse.

De toute évidence, il n’a pas été nécessaire d’aller plus en avant dans cette démonstration de force — un bâtiment, l’USCGC Munro, était aussi dans les parages, selon l’EUCOM, en plus des moyens aériens. Rien n’est dit au sujet du sous-marin russe ou des autres navires dépêchés par Moscou. De son côté, Washington n’évoque pas d’accrochage particulier.

Au-delà du cas vénézuélien, cette capture s’inscrit dans un contexte de tension entre l’Occident et la Russie au sujet de l’Ukraine. Bien que visée par d’importantes sanctions internationales, la Russie s’efforce de passer entre les mailles du filet au moyen d’une flotte fantôme qui compterait des centaines de bâtiments.

D’aucuns considèrent qu’une manière de contraindre le Kremlin à adoucir sa position dans les négociations de paix avec l’Ukraine serait de s’attaquer plus directement à ces bateaux. D’ailleurs, signe d’un raidissement américain, une autre communication de l’armée américaine, venue cette fois du commandement pour l’Amérique du Sud, a annoncé la prise d’un autre navire, le M/T Sophia, qui « opérait en eaux internationales et menait des activités illicites en mer des Caraïbes

Côté russe, la réaction ne s’est pas fait attendre, fait savoir Le Monde. Sans surprise, l’arraisonnement américain est considéré comme illégal, bien que l’Amérique dit avoir agi en vertu d’un mandat délivré par un tribunal fédéral américain.

(mise à jour sur la vidéo)

Découvrez les bonus

+ rapide, + pratique, + exclusif

Zéro publicité, fonctions avancées de lecture, articles résumés par l'I.A, contenus exclusifs et plus encore.

Découvrez les nombreux avantages de Numerama+.

S'abonner à Numerama+

Vous avez lu 0 articles sur Numerama ce mois-ci

Il y a une bonne raison de ne pas s'abonner à

Tout le monde n'a pas les moyens de payer pour l'information.
C'est pourquoi nous maintenons notre journalisme ouvert à tous.

Mais si vous le pouvez,
voici trois bonnes raisons de soutenir notre travail :

  • 1 Numerama+ contribue à offrir une expérience gratuite à tous les lecteurs de Numerama.
  • 2 Vous profiterez d'une lecture sans publicité, de nombreuses fonctions avancées de lecture et des contenus exclusifs.
  • 3 Aider Numerama dans sa mission : comprendre le présent pour anticiper l'avenir.

Si vous croyez en un web gratuit et à une information de qualité accessible au plus grand nombre, rejoignez Numerama+.

S'abonner à Numerama+
Toute l'actu tech en un clien d'oeil

Toute l'actu tech en un clin d'œil

Ajoutez Numerama à votre écran d'accueil et restez connectés au futur !


Tous nos articles sont aussi sur notre profil Google : suivez-nous pour ne rien manquer !