On trouve des montagnes de sucre cachées sous les herbes marines. Sauf que cet habitat, qui est un puit de carbone, est menacé.

Si vous avez l’impression qu’il y a beaucoup de sucre dans votre placard, ce n’est rien par rapport à ce que cachent les fonds marins. On y trouverait pas moins de 1,3 milliard de tonnes, soit l’équivalent de 32 000 milliards de canettes de Coca. Cette découverte a été rapportée dans Nature Ecology & Evolution, le 2 mai 2022.

Il s’agit plus particulièrement de saccharose, la même substance qui compose le sucre utilisé notamment en cuisine. D’après ces biologistes, il est produit dans les océans par les herbes qui tapissent le sol marin. C’est le résultat de la photosynthèse.

Pourquoi y a-t-il du sucre dans l’océan ?

« Dans des conditions de lumière moyennes, ces plantes utilisent la plupart des sucres qu’elles produisent pour leur propre métabolisme et leur croissance », précise la microbiologiste Nicole Dubilier, co-autrice de l’étude, sur le site de l’Institut Max Planck. « Mais dans des conditions de forte luminosité, par exemple à midi ou pendant l’été, les plantes produisent plus de sucre qu’elles ne peuvent en utiliser ou en stocker. »

L’excès de saccharose est alors libéré dans leur rhizosphère — la région où se situent les racines des plantes. « Pensez-y comme à une valve de débordement », illustre Nicolas Dubilier.

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Des herbes marines. // Source : Wikimédias

Et pour que cet excès de sucre ne soit pas englouti par les micro-organismes environnants, les herbiers diffusent dans leur rhizosphère des composés dits phénoliques. Or, les phénols ralentissent le métabolisme des micro-organismes : résultat, ils ne consomment pas ou peu les sucres à leur disposition. Seuls quelques microbes, qui apportent des nutriments aux plantes, parviennent à prospérer malgré les phénols. Les auteurs de l’étude ont réussi à confirmer ces explications en reproduisant le processus en laboratoire.

Le climat est (encore) en jeu

Les herbiers marins sont l’un des écosystèmes les plus menacés par le changement climatique et la pollution : leur déclin annuel est estimé jusqu’à 7 % dans certains sites, un taux similaire au déclin des récifs coralliens et des forêts humides. Presque un tiers des prairies marines de la planète pourrait avoir déjà disparu, précisent les auteurs de cette étude.

Or, les herbiers marins sont d’importants puits de carbone. Leur dégradation entraîne la libération de dioxyde de carbone (CO2) dans l’atmosphère terrestre. Sauf que la découverte de réservoirs de saccharose dans ces habitats suggère que la dégradation de cet écosystème pourrait libérer encore plus de CO2 que ne le montraient les précédents calculs — on parle alors de « carbone bleu » pour le CO2 relâché par ces habitats marins.

Si les herbiers se dégradent, ils ne sont plus en mesure de libérer des phénols pour protéger les sucres, lesquels sont consommés par les microorganismes, libérant alors du CO2 dans l’atmosphère. Les auteurs estiment que ce processus pourrait mener in fine au relâchement d’1,54 million de tonnes de dioxyde de carbone, soit les émissions de 330 000 voitures.

« Nous n’en savons pas autant sur les herbes marines que sur les habitats terrestres. Notre étude contribue à notre compréhension de l’un des habitats côtiers les plus critiques de notre planète, et souligne combien il est important de préserver ces écosystèmes de ‘carbone bleu’ », concluent les auteurs.