TousAntiCovid a passé la barre des 30 millions de « téléchargements et activations », signe d'un véritable succès de l'app. Mais pour y parvenir, le gouvernement a dû largement modifier son outil depuis la sortie de StopCovid à la fin du premier confinement.

Le 2 juin 2020, le gouvernement déployait son application de traçage des contacts, StopCovid, après de longs débats sur ses fondements techniques et éthiques. L’État la présentait alors comme essentielle au bon déroulement du premier déconfinement. L’outil avait pour mission d’identifier automatiquement les clusters de contamination et ainsi, de doublonner le traçage des contacts humain effectué par les brigades covid. Autrement dit, elle devait avertir les cas contacts, leur suggérer de se mettre en quarantaine et de se faire dépister au plus vite, afin d’éviter de propager la maladie.

Plus de 14 mois plus tard, StopCovid s’appelle TousAntiCovid, et le gouvernement annonce fièrement sur ses réseaux sociaux le passage des 30 millions de « téléchargements et activations » de l’application. Sur une population de 67 millions de personnes, ce nombre est synonyme d’un taux d’adoption supérieur à 40 %. Mieux, comparé aux 47 millions de Français et Françaises propriétaires d’un smartphone (c’est-à-dire la part de la population qui peut télécharger l’app), le taux passe la barre des 70 % d’adoption. Le compte laisse tout de même quelques zones d’ombre : un même smartphone peut-il télécharger plusieurs fois l’app ? Comment les activations sont-elles comptées ? Quel est le nombre de d’utilisateurs réguliers de l’app (quotidien ou mensuel), gardé secret jusqu’ici ? Ces questions sont autant de nuances à un bilan chiffré qui n’en reste pas moins impressionnant. D’ailleurs, même en dehors de cet exercice de communication, la popularité de TousAntiCovid saute aux yeux : elle s’impose en tête des téléchargements d’applications à la fois sur le PlayStore des Android et sur l’App Store des iPhone depuis plusieurs semaines.

Le gouvernement a-t-il réussi le pari StopCovid ? Oui et non : le succès indiscutable de TousAntiCovid n’est pas celui de l’app de traçage des contacts d’origine, mais celui d’un changement de stratégie dans le développement de l’outil. Et pour le comprendre, il faut retracer le cheminement de l’app, qui l’a amenée à devenir une boîte pour les outils du gouvernement.

L’app de traçage des contacts est un échec

Sur le papier, le fonctionnement StopCovid paraissait relativement simple : tous les smartphones l’ayant installée communiquent entre eux (par Bluetooth) et enregistrent leurs interactions, par le biais d’un protocole destiné à protéger l’identité des utilisateurs. Si un des participants du dispositif se déclare positif au covid-19 dans l’app (grâce à un QR Code remis par l’Assurance Maladie), alors StopCovid enverra une alerte à tous ses cas contact. Concrètement, les propriétaires des smartphones restés à « moins d’un mètre » de celui de la personne malade pendant «  au moins quinze minutes » sont définis cas contact (ces critères seront réévalués par la suite). Lorsqu’elle sort, l’application a pour seule et unique fonctionnalité ce traçage des contacts. Son interface n’offre d’ailleurs qu’un seul bouton, qui permet de l’activer et de le désactiver.

Avant TousAntiCovid, c’était StopCovid // Source : Louise Audry pour Numerama

Mais l’application ne remplit pas sa mission. Téléchargée près de 2 millions de fois dans le mois de son lancement, l’app n’envoie que 14 alertes. L’été 2020 s’écoule, mais le bilan de StopCovid reste famélique, alors que des milliers d’utilisateurs décident de désinstaller l’outil. À la rentrée de septembre, l’app a envoyé moins de 200 notifications : le Premier ministre Jean Castex admet à demi-mot l’échec ; le secrétaire d’État au numérique Cédric O répète que si l’app permet de sauver ne serait-ce qu’une seule vie, elle aura rempli son rôle ; le ministre de la Santé Olivier Véran appelle encore à télécharger l’application. À l’unisson, le gouvernement explique l’échec par un argument principal : trop peu de Français et Françaises ont téléchargé l’app pour qu’elle soit efficace. Sans un certain seuil critique d’utilisateurs, le système perd son intérêt, car les interactions entre individus ne sont pas enregistrées.

Moins d’une notification de cas contact par cas positif

L’argument du gouvernement peut s’entendre, mais le dispositif subit surtout les conséquences d’une longue liste de problèmes techniques qui entravent son bon fonctionnement. Par exemple, le Bluetooth — le moyen de communication de l’app — n’est par essence pas suffisamment précis pour mesurer avec constance la distance entre deux utilisateurs, pourtant essentielle à la définition d’un cas contact. Autre limite : l’application ne fonctionne quasiment pas sur iOS et donc sur l’ensemble des iPhone.

Ces problèmes, inhérents à StopCovid (et donc à TousAntiCovid) se reflètent encore aujourd’hui, malgré l’utilisation massive du dispositif : pour 421 000 cas déclarés positifs, l’app a envoyé moins de 307 000 notifications de cas contact. Autrement dit, moins d’un cas contact par personne positive, une situation irréaliste.

Le couteau suisse gouvernemental TousAntiCovid est une réussite

Plutôt que de laisser tomber le projet StopCovid, le gouvernement a décidé de le remanier. Dans le jargon des startups, on parle de « pivoter » son activité pour trouver un autre modèle, souvent proche, mais plus efficace. C’est ce qu’a fait le gouvernement avec le lancement de TousAntiCovid à la mi-octobre 2020.

Le changement de nom s’est accompagné de nouvelles fonctionnalités. Fini le temps où l’app servait uniquement au traçage des contacts : désormais, elle intègre un centre d’informations et un générateur automatique d’attestations de déplacement dérogatoires, nécessaires à l’époque. Le gouvernement place ainsi autour de l’outil de traçage des contacts un écosystème plus grand, qu’il ne cessera de renforcer par la suite.

TousAntiCovid a pratiquement fait oublier l’échec de StopCovid. // Source : Arnaud Gelineau et Claire Braikeh pour Numerama

Avec la fin du couvre-feu et l’ouverture de certains lieux fermés début juin 2021, TousAntiCovid s’est encore diversifiée. Elle a intégré un second dispositif de traçage des contacts, avec des QR-Codes à scanner lors de son passage sur certains lieux.  Malgré une campagne de promotion significative, le système — obligatoire pour les établissements, mais facultatif pour les visiteurs — n’est finalement que peu utilisé.

TousAntiCovid est un portefeuille pour le pass sanitaire

C’est une autre mesure, bien plus importante, qui a scellé le succès de TousAntiCovid : l’arrivée du pass sanitaire. Obligatoire pour voyager et pour se rendre sur certains lieux, le pass atteste de la vaccination complète d’une personne ou du résultat négatif d’un test covid dans les 48h. Il prend la forme d’un QR Code, qui sera vérifié à l’aide d’un smartphone et d’une seconde application, TousAntiCovid-Verif.

Le gouvernement a donc décidé de faire de TousAntiCovid le portefeuille officiel pour accueillir ce pass. Autrement dit, l’app accueille sur un onglet dédié tous les certificats anti-covid. Certes, il est toujours possible de présenter un exemplaire papier du QR-Code, où de se connecter avec son smartphone sur Ameli pour récupérer l’attestation. Mais TousAntiCovid fluidifie grandement la présentation du pass, désormais exigé dans de nombreux établissements. Et il s’impose comme une application incontournable.

L’utilisation du pass, du système de QR code ou encore du centre d’information peut se passer de l’activation de la fonctionnalité de traçage des contacts. Le système d’origine de StopCovid se trouve désormais noyé sous d’autres fonctionnalités, véritablement recherchées par les utilisateurs. Mais au moins, l’application du gouvernement a trouvé son utilité, et le succès qui va de pair. Ce n’est juste pas celui de StopCovid.

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