Une agence de communication tente de mener une campagne de déstabilisation anti-Pfizer en France.

« Une Campagne Informationnelle » : telle est la formulation du courriel envoyé par une agence qui se présente sous le nom de Fazze à des influenceuses et influenceurs français en cette fin mai 2021. Son objectif ? « Parler des vaccins qui sont proposés à la population européenne, notamment AstraZeneca et Pfizer ». Jusque-là, rien d’étonnant : utiliser les réseaux d’influence que sont Instagram, YouTube et TikTok pour parler de vaccin ne serait pas une mauvaise idée.

Mais cette campagne est loin d’être anodine, comme l’ont découvert les influenceurs qui ont cherché à obtenir plus d’informations à son sujet.

Publicité dissimulée

Le 20 mai 2021, le compte « Et ça se dit médecin » qui fait de la vulgarisation scientifique médicale alerte sur son Twitter qu’il a été contacté par une agence cherchant à décrédibiliser le vaccin Pfizer. Sami Ouladitto relate la même expérience et invite ses followers à être prudents s’ils voient passer une campagne de dénigrement de Pfizer par d’autres influenceurs : cela peut être des personnes moins honnêtes qui auraient accepté cette campagne et pratiquent de la publicité dissimulée.

Mais c’est le 24 mai que l’affaire sort de l’ombre : Léo « Dirty Biology » Grasset, vulgarisateur scientifique qui a plus d’un million d’abonnés sur YouTube montre des captures d’écran du fameux briefing proposé par l’agence d’influence. On y comprend l’enjeu : mettre en avant un rapport qui aurait « fuité » et qui montre que le taux de mortalité du vaccin Pfizer est plus important que celui d’AstraZeneca. On y trouve le jargon complotiste éculé : par exemple, que les médias mainstream ne parleraient pas du sujet, ou poser une question large sans véritable source.

Pire : l’agence ne souhaite pas qu’un influenceur évoque le partenariat, faisant ainsi de la publicité déguisée, et ne souhaite pas non plus divulguer le nom de son client. Deux pratiques qui sont interdites en France, mais qui ne sont que les premiers indices d’une affaire plus alambiquée qu’elle n’y paraît.

La campagne anti-Pfizer

Numerama a pu obtenir le mail de demande de partenariat, ainsi que le brief proposé aux influenceurs par l’agence nommée Fazze. Dans un anglais approximatif pour une agence qui se dit basée à Londres, les consignes sont données : expliquer que la mortalité avec le vaccin Pfizer serait trois fois supérieure qu’avec le vaccin AstraZeneca, affirmer que les médias mainstream ne parlent pas de ce sujet, envoyer un lien vers un article du Monde évoquant le leak des correspondances de l’Agence Européenne des médicaments pour les Français et vers un tableau prétendument secret pour les autres. La vidéo doit se terminer avec une incitation à « tirer ses propres conclusions  » de cette affaire.

Le brief pour la campagne d’influence anti-Pfizer // Source : Capture d’écran Numerama
Le brief pour la campagne d’influence anti-Pfizer // Source : Capture d’écran Numerama
Le brief pour la campagne d’influence anti-Pfizer // Source : Capture d’écran Numerama
La conclusion demandéer par l’agence // Source : Capture d’écran Numerama

Du côté des sources que cette agence met à disposition pour le brief anti-Pfizer, qui doivent être mentionnées dans la vidéo, on ne trouve qu’un élément : plusieurs fois le même tableau publié sur différents réseaux. L’agence demande à ce que l’influenceur invite ses followers à aller sur l’un des liens menant au tableau.

Sur Reddit, le compte qui l’a publié a été créé le 14 mai 2021 et n’a même pas pris la peine de terminer son message, finissant par un « C’est aussi » en anglais qui n’aboutit sur rien. Le compte medium présenté n’a, lui aussi, publié qu’un seul article, le 14 mai 2021 également. Une dernière publication, sur le site « Ethical Hacker », est aussi datée au 14 mai et renvoie vers la même capture. Une coïncidence qui tend à montrer que ces publications ont été préparées comme des éléments de communication pour cette campagne. On ne trouve, en revanche, aucune trace du fameux tableau dans l’article du Monde.

Le tableau mentionné pour la campagne d’influence sur Medium // Source : Capture d’écran Numerama
Le tableau mentionné pour la campagne d’influence sur Reddit // Source : Capture d’écran Numerama
Le tableau mentionné pour la campagne d’influence sur Reddit // Source : Capture d’écran Numerama

Mais qui est l’agence Fazze ?

La lecture de cette annonce montre une rhétorique complotiste habituelle, mais qui présente de nombreuses similitudes avec la stratégie « médias sociaux » que la Russie mène depuis le début de la campagne vaccinale au sujet de son vaccin. Ainsi l’agence Fazze reprend-elle la plupart des arguments que le compte officiel du vaccin Sputnik V partage sur Twitter.  L’article du Monde, mentionné dans le brief, fait une allusion certaine aux assaillants supposés dans l’attaque de l’Agence européenne des médicaments : la piste de hackers russes est envisagée.

Mais que ferait une agence londonienne au cœur d’une campagne d’influence floue ? Pour émettre des hypothèses, il faut chercher qui est l’agence Fazze. Son site ne présente aucun client, ni aucune opération à succès. Il offre en revanche la possibilité de se connecter avec Facebook, Twitter et Vkontakte, le réseau social le plus utilisé en Russie.

L’entreprise Fazze n’est pas enregistrée comme une entreprise au Royaume-Uni et un tour sur Google Maps montre que l’adresse qu’elle indique sur son site n’est pas à elle. L’adresse, qui ressemble à une boîte postale, est d’ailleurs partagée — ou a été partagée — par 177 entreprises, dont Fazze ne fait pas partie. Sur Linkedin, Fazze n’a qu’une employée, qui affirme avoir fait des stages pour des entreprises russes auparavant.

Une campagne d’influence, pour quoi faire ?

Tous ces éléments mis bout à bout semblent pointer vers une volonté de décrédibiliser le vaccin Pfizer en Europe, où il est massivement utilisé — 1,8 milliard de doses supplémentaires ont été commandées début mai 2021.

La difficulté à trouver qui est derrière réside dans le fait qu’aucun client ne revendique la campagne. Les éléments qui pointent vers la Russie ne permettent pas de tirer de conclusions définitives : ni le pays, ni le vaccin russe Sputnik V que le pays cherche activement à diffuser, ne sont mentionnés dans la campagne. Le « client » de Fazze préfère opposer à Pfizer un autre vaccin, en l’occurrence AstraZeneca. Contrairement à ces deux vaccins, la distribution de Sputnik V est étudiée par les autorités sanitaires européennes, alors que 57 pays dans le monde l’utilisent déjà.

Numerama a contacté l’agence Fazze pour éclaircir les zones d’ombre de cette campagne. Elle n’a, pour le moment, fourni aucune réponse.

Si vous avez été contactés par l’agence Fazze ou une autre agence qui vous proposerait de faire une campagne d’influence contre la vaccination ou un vaccin en particulier, votre témoignage nous intéresse : n’hésitez pas à nous écrire un message à tips@numerama.com.

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