Les auteurs de cette étude se reposent sur l'état actuel des données scientifiques pour leurs reconstitutions de ces Australopithèques. Ils dénoncent comment de précédentes représentations laissaient trop de place à l'interprétation, sans être transparent sur les incertitudes.

Dans un travail de recherche publié fin février 2021 dans Frontiers in Ecology and Evolution, un groupe de recherche propose une nouvelle reconstruction faciale de lointains ancêtres de l’humanité. Ce sont plus particulièrement deux spécimens, bien connus de la communauté scientifique et du grand public : Lucy, ainsi que l’enfant de Taung.

Tous deux appartiennent aux Australopithèques, un genre éteint d’Hominina — un rang qui rassemble toutes les lignées humaines, à partir du moment où ces espèces se sont distinguées de la lignée des chimpanzés, il y a 7 millions d’années.

Lucy

Lucy est de l’espèce Australopithecus afarensis, et elle constitue le spécimen humain le plus ancien — mais aussi le plus complet dans les ossements — jamais découvert à ce jour. Ses restes, découverts sur les terres éthiopiennes en 1974, montrent qu’elle évoluait il y a 3,2 millions d’années avant nos jours.

Lucy. // Source : R. Campbell, G. Vinas, M. Henneberg, R. Diogo

Sur son compte Instagram, l’une des artistes ayant participé au projet a partagé une image animée de la reconstitution de Lucy — le résultat est bluffant.

L’enfant de Taung

L’enfant de Taung, de l’espèce Australopithecus africanus, est quant à lui âgé de 2,8 millions d’années. Il vivait dans l’équivalent actuel de l’Afrique du Sud. On sait qu’il est mort autour de l’âge de 3 ans.

Enfant de Taung // Source : R. Campbell, G. Vinas, M. Henneberg, R. Diogo

De précédentes représentations qui manquent de données

L’étude se veut transparente sur les choix qui ont influencé tel ou tel trait des images. Une telle démarche qui provient, selon les dires des auteurs, du constat que les précédentes représentations manquaient de précision scientifique. « Les résultats de nos recherches montrent que les reconstructions ont été largement incontestées par la communauté scientifique et exposées dans les musées avec très peu de preuves empiriques pour les étayer. »

Ce serait la cause disparités importantes dans les diverses représentations exposées. L’un des auteurs raconte ainsi s’être intéressé au sujet des reconstitutions lorsqu’il a comparé une reconstitution de Lucy, dans un musée du Kentucky, avec d’autres dans le monde. « J’ai été choqué de constater qu’elles étaient toutes très différentes. Je m’attendais à trouver une certaine cohérence dans les reconstitutions exposées dans les musées d’histoire naturelle  », écrit-il.

Pour les auteurs de cette étude, il apparait que le grand public ainsi que la communauté scientifique s’en tient au réalisme apparent des reconstitutions, sans questionner les bases qui justifient ou non celles-ci. De fait, les représentations contiennent en général des biais et des stéréotypes, reflétant ainsi souvent des conceptions racistes et misogynes. «  En fait, nombre des reconstructions précédentes ont été fortement influencées par des récits imaginaires sur ce qui est ‘primitif’ et ‘sauvage’, par opposition à ce qui serait ‘civilisé’ et ‘moderne’ », ajoute Rui Diogo, qui a participé à l’étude. Il prend pour exemple les représentations où l’on voit Lucy, dans la savane avec un mari et des enfants, « alors que les données empiriques disponibles nous disent qu’un tel concept de petite famille nucléaire est en fait une construction très récente de l’histoire humaine ».

Prendre en compte les incertitudes

Pour leurs propres reconstitutions, réalisée avec des artistes, à partir de moulages en silicone pigmenté, l’équipe de recherche a essayé d’inverser la tendance, en développant une imagerie conçue sur la base de données scientifiques. Sauf qu’ils ont alors constaté que «  les méthodes permettant de réaliser des reconstructions scientifiquement justifiées ne sont pas encore tout à fait à notre portée, malgré ce que de nombreux artistes et institutions annoncent volontiers » — on ne sait pas vraiment, par exemple, à quoi ressemblaient exactement les tissus mous (épaisseur de peau, muscles).

Pour les auteurs, il s’agit de prendre en compte ces incertitudes, de les expliquer, et non de les remplacer par des interprétations.

L’enfant de Taung. À gauche, les auteurs ont procédé à des traits qu’ils estiment « plus ressemblants à un singe ». À droite, ces traits sont « plus ressemblants à un être humain ». // Source : R. Campbell, G. Vinas, M. Henneberg, R. Diogo

Dans l’étude, les auteurs précisent comment certains choix ont un impact énorme sur la représentation. Par exemple, sur l’image ci-dessus, ils précisent qu’à gauche, ils ont fait des traits plus proches des espèces de la lignée chimpanzés ; à droite, des traits plus proches des lignées humaines.

Ci-dessous, pour Lucy, le choix a été de représenter une peau proche de celle des bonobos, quand, pour l’enfant de Taung, le choix a été de s’approcher plutôt des humains modernes. On voit combien ces décisions, à partir d’éléments incertains, ont de l’importance.

Lucy et l’enfant de Taung. // Source : R. Campbell, G. Vinas, M. Henneberg, R. Diogo

L’objectif de l’équipe a été de développer de nouvelles méthodes fiables qui condensent, au maximum, l’état actuel des connaissances sur la morphologie et le mode de vie des Australopithèques, afin d’éviter que les reconstitutions se reposent sur un excès d’hypothèses. Le résultat n’est pas la réalité exacte, mais, selon les auteurs, se rapproche autant que possible de l’état actuel de la science paléontologique.

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