En décembre dernier, les politiques et une partie du corps médical ont jeté l’opprobre sur les teufeurs d’une rave party organisée pour la St Sylvestre en Ille-et-Vilaine. Pour autant, il ne semble pas que cette fête interdite ait occasionné de cluster ni d’augmentation du nombre de cas en région. Que sait-on aujourd’hui de cette rave, et est-il possible d’extrapoler un retour des festivités malgré le contexte sanitaire ?

«  Des délinquants ». Ainsi parlait Gérald Darmanin des quelques 2 500 teufeurs de la rave party de Lieuron, près de Rennes, du 31 décembre dernier. Une fête géante en cette fin d’année douloureuse, teintée de crise sanitaire et d’angoisse de l’avenir. De quoi faire bondir le ministre de l’Intérieur, bien plus que des galeries marchandes bondées ou des restaurants clandestins remplis de magistrats et de policiers.

Début janvier 2021, le quotidien breton Le Télégramme remettait une tune dans le bastringue, arguant que «  la formation d’un cluster en Ille-et-Vilaine semble inévitable ». Nous voilà en février, les contaminations ne baissent pas, les chiffres ont même bondi sur la côte ouest de la France, mais la Région Bretagne demeure relativement épargnée. Pas de cluster, donc, comme l’a affirmée l’ARS Bretagne. Coup de chance ? Isolement volontaire post-rave des participants ? Preuve que le plein-air serait un faible vecteur de transmission ?

Les principes de précaution ont été respectés

Les associations de prévention et les organisateurs insistent sur le fait que les recommandations principales ont été répétées aux fêtards et fétardes, et ce «  dès l’envoi de messages pour prévenir du lieu de la fête » souligne Gaëtan, du collectif Maskarade, à l’origine de la rave. « On a aussi fait attention au lieu. En hiver normalement, on fait ça en intérieur. Là on a choisi, de manière réfléchie, un hangar aux portes immenses, qui sont restées ouvertes tout le temps ». Le jeune homme rappelle que le monde de la teuf aussi « s’est mis à l’arrêt en 2020, comme tous les milieux. En temps normal, la rave, c’est plus de 3 000 soirées par an environ. Simplement le nouvel an c’est important pour nous, de pouvoir accueillir des gens seuls, qui n’ont nulle part où aller. Surtout après l’année qu’on avait traversée ». Prévenue comme toujours, l’association de santé et de prévention Techno +, forte de 25 d’expérience sur le terrain, et en partie financée par le ministère de la Santé, a aussi sorti les grands moyens, dans le but de réduire au maximum les risques de contamination.

« Des évolutions positives de comportement des fêtards »

Si distribution de masques (Techno + en avait prévu plus de 2000, l’ARS en a également distribué à l’extérieur) et gel hydroalcoolique à volonté étaient au rendez-vous, les images de ces 36h de fête ont montré que le port du masque n’était pas respecté dans une ambiance festive. Alors l’association a misé sur « l’après »-rave, incitant les personnes à s’autoconfiner 7 jours puis se faire dépister. Si l’ARS a reçu peu de données concernant les personnes présentes à Lieuron, pour Gaëtan, il ne faut pas négliger la méfiance liée au facteur institutionnel : « Le milieu de la free-party est peu enclin à communiquer, mais certains ont tout de même publié le résultat de leur test (de dépistage, ndlr) sur leurs réseaux sociaux, ce qui ne peut pas être pris en compte par l’ARS. Moi-même, et tout mon entourage de potes, on s’est fait tester 8 jours après ».

Un point de vue partagé par l’association Techno +, qui en était à sa 5ème intervention sur ce type de fête depuis juillet 2020 et «  observe des évolutions positives de comportement des fêtards ». Car adeptes ou non de musique techno, chacun a des proches à protéger du virus. Au chill out, espace de détente installé par Techno + lors des raves, «  certains des participants ont dit qu’ils allaient s’isoler après, d’autres appliquer strictement les gestes barrières ou encore se faire dépister le moment venu. Cette fête n’était ni une provocation anti-masque ni un rassemblement de personnes qui se fichent du virus. L’immense majorité des participants appliquent et respectent les gestes barrières dans leur quotidien ni mieux ni moins bien que le reste de la population », insiste l’association de santé et de prévention des risques. Gaëtan, de Maskarade, rapporte aussi de micro-changements, observables par des yeux aguerris, comme le fait qu’«  il y a eu nettement moins de partages de verres et de bouteilles, chacun est venu avec la sienne ».

Des gens font la fête, probablement la nuit, ou en intérieur, car il fait noir sur cette image // Source : Pixabay

Difficile de tirer de vraies conclusions

Toutes ces précautions peuvent-elles expliquer que la rave de Lieuron, considérée comme un événement à risque, ne l’ait finalement pas été ? La réponse ne saurait être simpliste : on ne peut que fournir des explications nuancées.

Tout d’abord, comme s’en étonne Éric Billy, chercheur en immuno-oncologie et membre du collectif Du Côté de la Science : «  Les raves party sont des événements qui brassent large, bien au-delà d’une seule région. On a considéré ici que les cas locaux… On peut imaginer que si les participants sont venus d’un peu partout en France, ils aient pu par la suite faire augmenter les taux un peu partout. Et comme on ne dispose pas de chiffres issus d’un tracing systématique des participants, il est difficile de tirer véritablement des conclusions. » Cette absence de traçage associée à une absence de protocole ne permet pas de faire de la rave de Lieuron un événement-test comme ce fut le cas en décembre à Barcelone où un essai clinique avait réuni 500 spectateurs volontaires pour assister à un concert et les avait soumis à des tests PCR une semaine après.

« La probabilité que tout se passe bien était évidemment prédominante »

Reste que l’apparent faible taux de contamination (sinon, l’absence de contamination) pose question : «  C’est un évènement à risque de super-contamination », nous confirme le Dr Michaël Rochoy, également membre du Collectif Côté Science. Une piste pourrait être autour du « taux d’incidence du Covid-19, qui est actuellement de 80/100 000, soit 8/10 000, soit 2-3/3000 en moyenne. Donc sur 3000 raveurs sur un épisode ponctuel, la probabilité que tout se passe bien était évidemment prédominante », explique le généraliste qui suit de près l’épidémie et les mesures sanitaires. En outre, l’histoire ne nous dit pas si les participants ont réalisé un test virologique avant de rejoindre la fête.

Pour le Pr Antoine Flahault, directeur de l’Institut de santé globale à la faculté de médecine de l’université de Genève, c’est également une hypothèse : « Peut-être les participants venaient-ils tous d’une région à faible circulation comme la Bretagne, cela diminuerait alors leur risque ». Et d’ajouter : « S’ils respectaient la distance physique de 1,80 mètre à 2 mètres en milieu extérieur, alors il n’y a plus grand risque ». Cela reste une hypothèse mais, en l’absence relative de masque, elle semble valide.

Éric Billy estime également que « le risque dans un hangar ouvert sur l’extérieur est bien inférieur à celui d’une boite de nuit en espace clos  ». Pour ce qui est du port du masque, il tient à apporter des nuances. Il est, pour lui, impossible d’affirmer que le masque est inutile en semi-extérieur après cette rave dans un hangar bien ventilé : « Tout est fonction de la densité de population, des flux d’air et de l’activité des personnes — ont-elles, par exemple, chanté ou crié ? On ne peut pas rester dans des réponses binaires, il existe une certaine granularité ».

Peut-on organiser une nouvelle « rave test » ?

Afin d’éliminer toute part de chance, il faudrait organiser un nouvel évènement avec un protocole d’expérimentation strict. En effet, si le PRODISS, syndicat national du spectacle musical et de variété, travaille actuellement en collaboration avec l’AP-HP et la Ville de Paris à l’organisation d’un concert-test, les mesures envisagées sont différentes de celles de la Rave Lieuron : on parle en effet d’un évènement rassemblant plus de 1000 personnes, debout, masquées et non distanciées, afin d’objectiver les conditions sanitaires nécessaires à l’organisation d’événements en jauge debout. Ni le PRODISS, ni l’APH-HP n’ont souhaité nous donner davantage de détail et on ne sait pas à ce jour si ce concert test est prévu en intérieur ou en extérieur, ni quelles seront les conditions d’aération.

Afin de pouvoir envisager à nouveau festivals et concerts de la manière la plus sécuritaire possible en contexte Covid, un certain nombre de paramètres devront être examinés : lieu en extérieur ou en intérieur, ventilation, flux d’air, mesures de distanciation physique, test virologique négatif à l’entrée, masque ou non, chant et cris autorisés ou non… Il conviendra également de prendre en compte d’éventuelles augmentations de la contagiosité du virus en lien avec les nouveaux variants.

Et si l’on veut réellement limiter la circulation du virus, il est également indispensable d’envisager les autres lieux à risque de super-contamination comme l’estime le Dr Rochoy : « 3 000 personnes qui se croisent les unes les autres, parfois plusieurs heures d’affilée, regroupées dans des lieux clos, partageant des repas et des boissons sans masque… Il y a des gens qui font ça tous les jours depuis septembre, et on les appelle ‘des élèves’  », souligne-t-il. « Ceux qui sont prompts à jeter l’opprobre sur cette fête (de façon générale, à raison, même si individuellement il y a des gens qui ont pris le risque uniquement individuel) devraient vérifier qu’ils n’ont pas normalisé des situations quasi équivalentes de façon quotidienne. »

Quant à Roselyne Bachelot, qui avait affirmé qu’« on irait dans les festivals cet été, on a le temps », elle doit rendre un plan d’action avec des propositions concrètes pour sauver les festivals le 15 février prochain. En espérant que la ministre de la Culture prenne en compte toutes ces données, et soit plus présente à l’avenir pour prendre la défense des fêtards.

Partager sur les réseaux sociaux

La suite en vidéo