Une expérience réalisée sur trois ans confirme que les oiseaux sont tétrachromates : ils disposent de quatre types de photorécepteurs, alors que les humains en ont trois types. Les oiseaux perçoivent le monde à travers bien plus de couleurs.

Vous avez probablement déjà imaginé ce que cela ferait d’être un oiseau. Leur capacité à voler nous laisse rêveurs et rêveuses. Mais une autre de leurs particularités est tout aussi fascinante. Une expérience menée chez les colibris, dont les résultats ont été publiés le 15 juin 2020 après trois ans de recherches, montre toute l’étendue de la vision des couleurs chez les oiseaux. « Imaginer une dimension supplémentaire de la vision des couleurs, c’est tout le défi et le plaisir d’étudier comment fonctionne la perception chez les oiseaux », avance la co-autrice de l’étude Mary Caswell Stoddard, spécialiste en écologie et en biologie de l’évolution.

Pour percevoir les couleurs, les humains disposent de trois types de cônes, c’est-à-dire trois grands types de photorécepteurs. Notre vision est dite trichromatique : nous percevons un spectre de trois couleurs que sont les lumières rouge, verte et bleue, puis leurs mélanges. Aux limites du spectre, nous pouvons également capter une couleur dite non-spectrale : le violet. Cette couleur n’est pas dans le spectre lui-même, mais le résultat d’une combinaison entre rouge et bleu, sans le vert.

Les oiseaux ont pour leur part une vision tétrachromatique : leurs rétines sont faites de quatre cônes. Cette démultiplication des canaux de perception des couleurs, et donc des types de photorécepteurs, leur offre un spectre bien plus large que le nôtre. Cela se retranscrit sur la perception des couleurs non-spectrales : alors que les humains peuvent n’en percevoir qu’une seule, le violet, les oiseaux ont accès à d’autres combinaisons que nous ne sommes même pas en capacité d’imaginer : violet ; ultraviolet + rouge ; ultraviolet + vert ; ultraviolet + jaune ; et ultraviolet + violet.

Les colibris, comme les autres oiseaux et d’autres espèces animaux, disposent d’une plus grande variété de photorécepteurs que les humains. // Source : Pixabay

«  La tétrachromie (…) a évolué chez les premiers vertébrés, explique Mary Caswell Stoddard. Ce système de vision des couleurs est la norme pour les oiseaux, de nombreux poissons et reptiles, et nous sommes presque certains que c’était aussi le cas chez les dinosaures. Nous pensons que la capacité à percevoir de nombreuses couleurs non spectrales n’est pas seulement un exploit des colibris, mais une caractéristique très répandue de la vision des couleurs chez les animaux. »

À quoi ressemble le monde pour un colibri ?

Pour confirmer que les colibris peuvent percevoir les cinq couleurs non-spectrales précédemment citées, les scientifiques ont procédé à une expérience grandeur nature pendant trois ans. Dans un parc naturel de haute altitude, dédié aux études biologiques, dans le Colorado (États-Unis), ils ont disposé chaque matin deux mangeoires différentes : l’une avec de l’eau sucrée, dont les colibris raffolent, l’autre avec de l’eau plate. Chaque mangeoire était pourvue d’un tube LED capable d’afficher un spectre large de couleurs, dont les fameuses couleurs non-spectrales qui ne sont pas perceptibles par l’être humain.

Les scientifiques ont régulièrement modifié l’emplacement des mangeoires, afin que les oiseaux ne puissent pas se fier à l’emplacement pour trouver la bonne mangeoire. Les colibris ont donc été obligés d’apprendre à reconnaître quelle couleur correspondait à la mangeoire la plus appréciable. À noter que les scientifiques ont évidemment procédé à des expériences « témoin », de contrôle, pour vérifier que les oiseaux ne se repéraient pas grâce à d’autres facteurs tels que l’odeur ou autres indices, mais bien grâce aux couleurs.

Les résultats sont clairs : les colibris ont pu se repérer grâce à ces couleurs non-spectrales imperceptibles pour nous. Les observations de cette étude confirment que les oiseaux sont tétrachromates « C’était incroyable à regarder, s’est réjouit le co-auteur de l’étude Harold Eyster. La lumière ultraviolette+verte et la lumière verte nous semblaient identiques, mais les colibris continuaient à choisir correctement la lumière ultraviolette+verte associée à l’eau sucrée. Nos expériences nous ont permis d’avoir un aperçu de ce à quoi ressemble le monde pour un colibri. »

« Imaginez seulement à quoi ressemblent ces fleurs pour les oiseaux, avec cette dimension sensorielle supplémentaire »

En parallèle, les scientifiques ont analysé plus de 1 000 plumages et plus de 2 400 espèces de plantes, révélant que plus d’un tiers de ces éléments est susceptible de présenter un spectre montrant aux oiseaux des couleurs non-spectrales que nous ne percevons pas. « Les couleurs que nous voyons dans les champs de fleurs sauvages, sur notre site d’étude, sont éblouissantes pour nous, mais imaginez seulement à quoi ressemblent ces fleurs pour les oiseaux, avec cette dimension sensorielle supplémentaire », note David Inouye, co-auteur de cette recherche.

Imaginer, c’est tout ce que l’on peut actuellement, et dans une certaine mesure. Car l’une des limites de cette recherche est bien là : s’il est possible d’observer le comportement des oiseaux en fonction des couleurs que l’on émet, il est impossible de vraiment savoir comment les oiseaux perçoivent vraiment ces couleurs. « Est-ce que l’ultraviolet + rouge est un mélange de ces couleurs, ou une couleur entièrement nouvelle ? On ne peut que spéculer », commente l’un des auteurs.

Crédit photo de la une : Pixabay

Partager sur les réseaux sociaux