Propulsé en top des tendances sur Twitter ce 30 décembre 2018, le #JeanneCalmentGate part de l'hypothèse que la doyenne de l'humanité ne serait pas morte à 122 ans comme on le pensait...

« J’accuse ». C’est avec ces mots – référence à une lettre ouverte écrite par Zola durant l’affaire Dreyfus – que Yuri Deigin, un dirigeant d’entreprise russe, commence son article Medium. À l’intérieur, il explique pourquoi l’âge de la doyenne de l’humanité Jeanne Calment est selon lui une imposture. Depuis la publication de son essai le 10 décembre, cette hypothèse a fait le tour de la toile. Sur Twitter, Jeanne Calment a même été l’un des termes les plus publiés ce dimanche 30 décembre. Comment en est-on arrivé là ?

Jeanne Calment aurait été remplacée par sa fille

Yuri Deigin, un transhumaniste à la tête d’une société qui tente d’inverser le processus de vieillissement des humains, estime que Jeanne Calment n’est pas vraiment morte à l’âge de 122 ans en 1997 comme on le pensait. Elle n’aurait de fait pas le record de longévité qu’on lui prête.

Pour soutenir cette hypothèse, il s’appuie sur les travaux d’un mathématicien, nommé Nikolaï Zak. Il a publié un long article scientifique sur le sujet, que l’on peut lire en ligne. Il était soutenu dans ses recherches par un gérontologue, Valeri Novosselov.

Se basant sur diverses archives (biographies, photographies, témoignages, etc.), tous trois ont déduit que la fille unique de Jeanne Calment, Yvonne, avait pris la place de sa mère il y a bien longtemps.

Pour le comprendre, il faut revenir en 1934. Cette année-là, Yvonne Calment est déclarée morte des suites d’une pleurésie, une pathologie affectant les poumons. Les chercheurs pensent que c’est en fait Jeanne Calment qui est morte, mais que sa fille aurait menti et usurpé son identité. La raison avancée : éviter des frais élevés de succession. En 1934, ces derniers étaient de 38 % sur les biens immobiliers, raconte Yuri Deigin.

Une doyenne un peu trop en forme pour ses 122 ans ?

Plusieurs éléments viennent étayer cette hypothèse. Le premier, est l’état de santé de Jeanne Calment à sa mort. Valeri Novosselov se souvient à l’AFP de l’avoir vue se tenir debout sans aucun soutien, alors qu’elle avait 122 ans. «  L’état de ses muscles n’était pas le même que celui des autres doyens (…) elle n’avait aucun signe de démence », ajoute-t-il. Si Yvonne Calment était morte en 1997, elle aurait eu 99 ans, ce qui rend plus plausibles ces conditions d’après le gérontologue.

« L’état de ses muscles n’était pas le même que celui des autres doyens »

Viennent ensuite les papiers d’identité de Jeanne Calment. Dessus, on lit qu’elle a les yeux noirs, qu’elle fait 1,52 mètre. On remarque sur la photo qu’elle a un front d’une forme particulière. Ces trois éléments, on ne les retrouve guère chez la doyenne durant les dernières années de son existence.

D’autres photos soulignent la ressemblance entre les deux femmes, mais laissent penser sous certains angles que c’est bien Yvonne Calment qui a vieilli, et non sa mère. Les costumes d’époque ou coiffures portées dessus prêtent également à confusion, ainsi que des anecdotes personnelles.

Selon Yuri Deigin, les costumes portés ne correspondent pas à la bonne époque. // Source : Capture d’écran Medium / Yuri Deigin

Dans une interview donnée en 1989, Jeanne Calment raconte que son mari l’a présenté au peintre Van Gogh, avec ces mots : «  voici ma femme ». Or à la date donnée, Jeanne Calment n’avait que 13 ans. Pour Yuri Deigin, Yvonne Calment se serait trompée en racontant l’anecdote en question. À cette date, la loi n’autorisait les mariages qu’à partir de 15 ans.

Ni autopsie pour la mère ni certificat de décès validé par un médecin pour la fille

Jeanne Calment a également mentionné le nom d’une femme, Marthe Fousson, qui l’amenait à l’école. Or Marthe Fousson avait 10 ans de moins que Jeanne, et aurait été plus susceptible d’amener Yvonne à l’école.

La théorie des chercheurs est par ailleurs renforcée par l’absence de preuves contraires. Lorsque Jeanne Calment est morte, aucune autopsie n’a été menée sur son corps. Personne n’a pu comprendre comment elle avait pu vivre aussi âgée et en relativement bonne santé. La doyenne avait également demandé à brûler, selon les chercheurs, une partie des archives photo la concernant, quelques années auparavant.

Enfin, lorsqu’Yvonne Calment est morte, en 1898, son certificat de décès n’a pas été établi par un médecin, infirmier ou autre représentant du corps médical. C’est sur la base d’un simple témoignage, effectué par une inconnue de 71 ans, qu’il a été écrit. Cette femme a dit avoir vu Yvonne Calment morte. Pour les chercheurs russes, rien n’indique du coup que les faits sont avérés.

Un « texte à charge  » sans fondement pour les uns…

La théorie a été largement diffusée sur les réseaux sociaux à partir du 30 décembre environ. Le 31, elle a même propulsé Jeanne Calment en tête des tendances Twitter. Une question subsiste toutefois : faut-il y croire ?

Sans entrer dans les détails dans un premier temps, on peut remarquer certains biais dans l’étude et l’article publiés sur Medium. Ces derniers listent de nombreux arguments… mais peu, voire pas de contre-arguments. C’est un mécanisme que l’on retrouve dans de nombreuses théories du complot. Lorsque l’on veut croire que la Terre est plate, par exemple, on peut trouver bien des motifs. Pourtant, lorsque l’on s’intéresse aux contre-arguments, dont le nombre écrase les précédents, on se rend bien compte que ce n’est pas le cas.

À l’AFP, Jean-Marie Robine, un démographe et gérontologue qui a lui-même validé le record d’âge de Jeanne Calment dans le Livre Guinness des records, a ainsi dit n’avoir jamais douté de l’identité de la doyenne. Selon lui, l’étude n’est rien d’autre qu’un « texte à charge, qui n’examine jamais les faits en faveur de l’authenticité de la longévité de Madame Calment. »

Il est peu probable que personne ne se soit rendu compte de la supercherie

Le maire de la ville où Jeanne Calment a grandi et habitait avant de mourir ajoute qu’étant donné le suivi médical dont bénéficiait la défunte, il est peu probable que personne ne se soit rendu compte de la supercherie.

On peut également noter que les caractéristiques physiques peuvent évoluer avec l’âge. Un visage s’affaisse par exemple un peu, ce qui peut fausser les observations.

… Mais des hypothèses plausibles pour d’autres

Pour autant, certains éléments avancés par les chercheurs semblent crédibles aux yeux de certains scientifiques. Nicolas Brouard, directeur de recherche à l’Institut national d’études démographiques (INED) a ainsi confié à l’agence de presse que l’hypothèse d’une usurpation avait déjà été envisagée. Dans un livre publié en 1997 nommé L’assurance et ses secrets, et signé Jean-Pierre Daniel, un contrôleur de sociétés d’assurances avait parlé de fraude concernant le viager signé par Jeanne Calment. Il raconte 20 ans plus tard qu’il avait été sommé de ne pas «  faire un scandale avec la doyenne des Français. »

D’autres démographes interrogés n’excluent pas non plus l’idée. Selon eux, il est possible de confondre une personne âgée de 99 ans avec une personne ayant 122 ans, bien plus qu’entre deux personnes ayant 30 ou 50 ans.

Plusieurs plaident en faveur d’une exhumation des corps d’Yvonne et Jeanne Calment. Selon eux, seule une analyse ADN détaillée pourra apporter des preuves suffisantes.

Seul un test ADN pourra rétablir la vérité, estiment des scientifiques. // Source : Pixabay/CC0 (photo recadrée)

Ce cas est révélateur de débats plus profonds au sein de la communauté scientifique. Certains estiment qu’il faudrait se montrer plus précis lorsque l’on se félicite de la longévité de « supercentenaires » (personnes ayant plus de 110 ans), notamment en effectuant des tests destinés à vérifier leur âge. Jeanne Calment était considérée, remarque Yuri Deigin, comme la centenaire « la plus validée ».

Les membres de la famille de Jeanne Calment ne se sont pour l’instant pas exprimés. Après elle, c’est une Américaine décédée à 119 ans qui détient le record de longévité.

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