Nouveau chef-d’œuvre par l’écrivaine de Station Eleven, Sea of Tranquility est le roman de notre époque, affrontant nos inquiétudes technologiques et pandémiques. Mais grâce à l’écriture poétique et empathique d’Emily St. John Mandel, c’est aussi un roman plein d’espoir qui rappelle sans cesse la puissance du possible. Notre chronique en avant-première.

Avec Station Eleven, publié en 2014, Emily St. John Mandel avait écrit l’un des plus grands chefs-d’œuvre de la littérature contemporaine. Située dans un monde post-apocalyptique, et imprégnée de flashbacks à notre époque, cette œuvre était une fresque de l’espoir, une ode à toutes les formes d’art pour habiter le monde, car « survivre ne suffit pas ». Quelques années plus tard, ce roman situé après une pandémie prend une résonnance encore plus forte.

La romancière américaine publiera, en avril 2022, une nouvelle œuvre qui fera date et qu’il vous faut noter dans votre agenda littéraire : Sea of Tranquility (Knopf / Penguin Random House). Après lecture, nous quittons un roman qui, tout en misant sur le voyage dans le temps, parle magnifiquement de notre propre époque — technologique, pandémique. Que reste-t-il de nous derrière les grands enjeux de notre décennie ? Que partageons-nous de plus profond que les maux d’une ère ?

Emily St. John Mandel démarre son roman en 1912, puis nous emmène au début du 21e siècle alors qu’une certaine pandémie de covid émerge, avant de nous propulser encore deux siècles plus loin au sein de colonies spatiales. Il y a plusieurs points temporels, mais tous ont « quelque chose » en commun, ou plutôt un événement. Univers parallèle, voyage dans le temps et « hypothèse de la simulation » sont au rendez-vous. Mais dans ce roman de science-fiction, l’empathie est la clé. La clé de tout.

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Emily St. John Mandel. Son nouveau roman, Sea of Tranquility, sort le 5 avril 2022. // Source : ©Sarah Shatz (photo) / Penguin Random House (couverture)

La puissance du possible, dans une étreinte

Vivons-nous dans une simulation informatique ? Alors que vous lisez ces lignes sur votre ordinateur ou votre smartphone, peut-être n’êtes-vous que le fruit d’une programmation, produit par une machine aux capacités insaisissables. Voilà une théorie, totalement hypothétique, qui a émergé il y a quelques années chez des transhumanistes de la Silicon Valley.

Emily St. John Mandel puise dans cette théorie non pour la questionner, non pour en chercher une éventuelle véracité, mais pour s’en amuser, dans un acte de pure littérature : poser davantage de questions ou décentrer la discussion. Le cœur de Sea of Tranquility n’est autre que l’Existence.

Comme dans Station Eleven, toute la difficulté est de vivre sans être l’ombre des peurs, des envies, de toutes les émotions et caractéristiques qu’une société pose sur nous. L’écrivaine libère tous les possibles. Elle « éclate » le monde en mille morceaux, déchire l’espace-temps pour chercher le labyrinthe des voies que nous avons prises. Sauf qu’Emily St. John Mandel ne montre pas une infinité de possibles, mais plutôt la puissance même du possible.

Et la puissance du possible… est dans une étreinte. Dans un concerto de violon, dans une balade en forêt, dans un baiser. La littérature d’Emily St. John Mandel est celle où les mots cherchent notre empathie pour y trouver des vérités. Ne cherchez pas un « message » dans l’ouvrage, ce serait passer à côté des personnages, dont la poésie des histoires croisées nous dit déjà tout sur le sens de l’existence. C’est bien pour cette raison que Sea of Tranquility est un grand roman et que le talent d’Emily St. John Mandel est incontestable.

Quand la romancière nous invite dans son univers

Un talent qui s’exprime, dans Sea of Tranquility, par une forme d’intimité à laquelle Emily St. John Mandel ne nous avait pas encore habitués.

Cette intimité est à trouver chez Olive Llewellen, qui habite une colonie lunaire, en l’an 2203. Écrivaine, connue pour avoir écrit un roman se déroulant après une pandémie, elle est en tournée promotionnelle lorsqu’une véritable pandémie se déclenche, menant à des confinements. Toute ressemblance avec une véritable écrivaine nommée Emily St. John Mandel, ayant écrit un roman post-apocalyptique quelques années avant une véritable pandémie et des confinements, est-elle purement fortuite ?

« (…) almost anything seems possible »

Ces chapitres impliquant Olive Llewellen sont les plus beaux de Sea of Tranquility. Dans ces pages, Emily St. John Mandel se confie à nous en passant par la vérité de la fiction et non par les biais de l’autofiction. Drôle, émouvante, la romancière américaine nous emmène dans son univers avec beaucoup de pudeur et de second degré.

Et si on lit bien certaines anecdotes, qui ressemblent à des mémoires — comme lorsque le personnage rencontre des personnes qui se font tatouer des lignes du livre –, on perçoit aussi comment Emily St. John Mandel perçoit la littérature : « You write a book with a fictional tattoo and then the tattoo becomes real in the world and after that almost anything seems possible. She’d seen five of those tattoos, but that didn’t make it less extraordinary, seeing the way fiction can bleed into the world and leave a mark on someone’s skin. »

Sea of Tranquility sera publié chez Knops / Penguin Random House le 5 avril 2022. L’édition française, chez Payot & Rivages, devrait donc arriver quelques petits mois après.

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