CD Projekt Red propose une vision volontairement hypersexualisée du futur : un cache-misère pour un univers loin d'être aussi fouillé dans les autres thématiques du genre. Les joueuses et joueurs ne méritaient-ils pas mieux que ça ?

La femme aux trois seins dans Total Recall, les prostituées et les IA objets dans Blade Runner, la nudité de l’héroïne dans Ghost in the Shell... Autant d’exemples qui lient le genre cyberpunk à une représentation d’une sexualité débridée, davantage centrée sur les attributs féminins. CD Projekt Red partage cette vision d’un futur à déplorer dans Cyberpunk 2077. Il brosse un univers où le corps (surtout féminin, donc) est devenu une marchandise et où, par extension, le sexe de l’extrême n’est plus du tout tabou mais pleinement intégré à la société de consommation. Dans les bas fonds de Night City, ville flippante contrôlée par des groupes terroristes et des corporations, on peut se balader dans des ruelles crasses remplies de sex shops, tandis que certains décors deviennent même des temples à godemichets.

Si on comprend le message que veut faire passer CD Projekt Red, à savoir que futur rime avec dérives, force est de reconnaître que le studio polonais est allé trop loin dans l’hypersexualisation gratuite de son monde. Dans chaque décor, on peut tomber sur des publicités vulgaires — certaines allant jusqu’à provoquer le dégoût. Il y a en prime un tronc commun : ce sont souvent des corps de femmes, parfois des femmes trans, qui sont exhibés tels des objets sexuels. Il y a un côté pervers implicite très rebutant dans Cyberpunk 2077, qui peut même provoquer un sentiment de rejet.

Publicité pour une série dans Cyberpunk 2077 // Source : Capture d’écran Xbox

Cyberpunk 2077 et la vulgarité gratuite

Dans Cyberpunk 2077, l’hypersexualisation débute dès la création de son personnage, qui peut être asexué, arborer un pénis (taille à paramétrer) ou posséder un vagin (pilosité pubienne à définir). Qu’importe votre choix, vous aurez droit à de la nudité frontale, assumée par CD Projet Red, mais qui n’a pas vraiment d’utilité en termes de gameplay (surtout avec une vue à la première personne). En juin 2018, l’entreprise confiait à ce sujet : « La nudité est importante pour nous pour une raison. C’est du cyberpunk, les personnages augmentent donc leur corps. Dès lors, le corps n’est plus sacré, il est profané. Parce qu’ils modifient tout, ils perdent la connexion avec leurs corps, avec la chair. Et c’est pourquoi nous avons besoin de la nudité dans certaines situations. » Aujourd’hui, la nudité, qui apporte certes crédibilité et authenticité, fait surtout beaucoup parler. Il s’agit surtout d’une vitrine pour choquer.

La nudité frontale dans Cyberpunk 2077 // Source : Capture d’écran Xbox
Nudité frontale dans Cyberpunk 2077 // Source : Capture d’écran Xbox

C’est surtout en se baladant dans Night City que l’hypersexualisation prônée par CD Projekt Red saute aux yeux : là, une publicité associant nourriture pour chien et grosses poitrines ( ?), ici, la mise en avant d’une série baptisée Watson Whore (le mot ‘whore’ peut se traduire par ‘prostituée’). Envie d’accessoiriser vos tétons ? Rendez-vous chez Midnight Lady Accessories, où vous trouverez un large choix en la matière. Même la mise en avant d’une marque fictive de hot dog s’appuie sur des termes habituellement réservés au marché du sexe (‘hottest’). Souvent, on constate que CD Projekt Red va trop loin. À l’évidence, il n’a pas su doser, ce qui fait tomber Cyberpunk 2077 dans la surenchère inutile. Cette vulgarité rappelle celle, très troisième degré, de la saga Saints Row, inspirée des GTA — mais avec un sérieux qui fait froid dans le dos.

Une publicité pour de la nourriture pour chien dans Cyberpunk 2077 // Source : Capture d’écran Xbox
Une autre publicité pour de la nourriture pour chien dans Cyberpunk 2077 // Source : Capture d’écran Xbox
Une affiche pour des hôtels dans Cyberpunk 2077 // Source : Capture d’écran Xbox
Publicité pour des accessoires pour tétons dans Cyberpunk 2077 // Source : Capture d’écran Xbox

 

Il y a par ailleurs cette obsession des godemichets et autres objets à forme phallique. «  Je n’étais pas préparé à ce que mon inventaire de Cyberpunk 2077 soit centré sur les godemichets  », ironise le journaliste Alex Walker dans un article publié le 8 décembre sur Kotaku. Il nous arrive effectivement aussi souvent de trouver un sextoy qu’une banale canette de Coca Cola par terre. Il n’est pas interdit de penser qu’il s’agisse d’un running gag, certes d’un goût très, très douteux… Mais qui pousse à se demander : pour quoi faire ? L’objet est-il censé être tellement hilarant ? Que dénonce-t-il vraiment ? À noter, quand même, que la mise à jour 1.04 du jeu a supprimé ces godemichets qui apparaissaient à tous les coins de rue — comme le rapporte Millenium dans un article du 14 décembre (ce que confirment nos plus récentes heures passées dans Night City). 

Dans cette image partagée par ExServ, vidéaste et auteur, dans un tweet publié le 8 décembre, on peut carrément voir une énième publicité à la connotation un peu trop explicite (la bouteille a une forme phallique…).

Cette obsession pour les pénis, associée aux relents de sexisme, donne une mauvaise vision de l’univers imaginé par CD Projekt Red, au point de le rendre excessif donc insignifiant. 

Un néon en forme de capote dans Cyberpunk 2077 // Source : Capture d’écran Xbox
Un autre néon en forme de capote dans Cyberpunk 2077
Des godemichets dans Cyberpunk 2077 // Source : Capture d’écran Xbox
D’autres godemichets dans Cyberpunk 2077… // Source : Capture d’écran Xbox
Un godemichet dans Cyberpunk 2077 // Source : Capture d’écran Xbox

Tous ces éléments sexualisés, balancés à tout-va sans aucune justification, sont à déplorer, d’autant plus que CD Projekt Red propose sinon un univers Cyberpunk plutôt intéressant dans sa construction.

Dans ses références, il est même brillant. On reconnaît tout à la fois des buildings de Blade Runner et des robots de Robocop. On entend parler d’un personnage prénommé Weyland, patronyme qui parlera aux fans de la saga Alien. Certains artworks avec une moto rouge rappellent Akira, chef-d’œuvre de l’animation. Ces appropriations bien senties tranchent avec la facilité dont fait preuve CD Projekt Red dans sa manière de représenter le sexe du futur. Le trop est l’ennemi du bien : Cyberpunk 2077 tombe dans le trash qui, peut-être, comble le vide scénaristique ? Quitte à ne rien raconter sur le fond, autant choquer avec la forme.

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