Watch Dogs Legion a des traits d'une œuvre cyberpunk, mais relève d'une anticipation plus optimiste qu'il n'y paraît. Le jeu rejoint ainsi un mouvement de fond en SF visant à dépasser la dystopie pure et dure.

Le tableau de Watch Dogs Legion : un Londres futuriste rempli de drones et de voitures autonomes, où tout est connecté et où tout peut donc être hacké. Une entreprise privée paramilitaire a la mainmise sur la ville, y imposant une surveillance constante et faisant peu de cas des droits de l’Homme. Albion semble nourrir son existence dans une forme de patriotisme isolationniste issue du Brexit. Face à cette emprise autoritaire, l’organisation de hackers DedSec renaît de ses cendres. Et en tant que joueur ou joueuse, vous pouvez recruter n’importe qui dans les rues pour joindre la rébellion.

Le défi du futur proche

Voilà une description du futur peu reluisante. Difficile d’accéder au bonheur dans un monde aussi oppressif, ce qui a donc tout d’une dystopie. Mais celle-ci n’est pas si lointaine dans le temps. Le monde de Watch Dogs Legion n’a rien de technologiquement hors du commun pour notre époque : drones, voitures autonomes, hacking… ce qui est présenté dans le jeu existe déjà et n’est pas tant que cela dépaysant. Seule différence avec notre réalité, dans ce Londres futuriste, ces technologies sont déployées de manière plus étendue, et utilisées à des fins totalitaires.

Watch Dogs Legion ressemble à une oeuvre cyberpunk, mais n’en a pas tous les traits. // Source : Ubisoft

Watch Dogs Legion fait partie de ces œuvres de science-fiction créant une dissonance cognitive dans l’imaginaire, montrant un futur à la fois si différent et si proche du présent. Cette proximité a d’ailleurs représenté un défi pour l’équipe de développement : « Travailler sur une fiction d’anticipation se déroulant dans un avenir proche est toujours un défi, mais c’est peut-être encore plus vrai dans ce cas-ci, non seulement en raison du rythme des changements dans le monde, mais aussi de l’accélération de ces changements depuis que nous avons commencé », explique Clint Hocking, directeur créatif du jeu, à Numerama. À mesure que le développement de Watch Dogs Legion était rattrapé par des évolutions sociales, économiques, environnementales, « nos projections dystopiques ont commencé à paraître de plus en plus crédibles », relève-t-il.

Le jeu représente donc clairement, pour Clint Hocking, une dystopie. Mais pas de n’importe quel type. Les choix en la matière sont assez représentatifs de ce que peut apporter le format des jeux vidéo pour proposer des récits de science-fiction renouvelés.

Dépasser le cyberpunk par l’implication des joueurs et joueuses

L’atmosphère de Watch Dogs Legion fait écho à une esthétique très cyberpunk : omniprésence technologique, mégacorporation omnipotente, difficulté à atteindre le bonheur, privations socioéconomiques, monde urbain. C’est aussi ce que concède le directeur créatif auprès de Numerama. « Le jeu présente certains thèmes communs aux œuvres du genre cyberpunk, tels que la montée des structures de pouvoir des entreprises et des privatisations, et l’augmentation des troubles sociaux, économiques et environnementaux. »

Il insiste cependant pour se différencier du genre. Car, inversement, « Watch Dogs : Legion rafraîchit le trope du genre cyberpunk fatigué du protagoniste anti-héros en proposant une vision de l’héroïsme plus pertinente pour notre époque. En permettant aux joueurs de recruter et de jouer comme n’importe quel Londonien, et en leur demandant de construire leur résistance, nous leur permettons de s’engager dans notre monde dystopique d’une manière qu’aucun autre média ne peut permettre ».

« Apporter un message d’espoir dans notre dystopie »

Que tous les personnages soient jouables représente donc une caractéristique du gameplay, mais ce n’est pas seulement cela : tout personnage est jouable, car dans cet univers, n’importe quel citoyen et n’importe quelle citoyenne peut devenir membre de la résistance de DedSec. En clair, tout le monde est en capacité de briser le caractère dystopique du régime politique en place, tout en jouant collectivement, grâce à la confiance mutuelle au sein de ces rebelles. Clint Hocking nous le confirme d’ailleurs : «  c’est aussi le thème le plus important du jeu », le but étant « d’apporter un message d’espoir dans notre dystopie : tout le monde a un rôle à jouer pour construire le futur ». Voilà une description qui rejoint finalement un phénomène de fond dans la SF actuelle.

Car Watch Dogs Legion présente certes une dystopie, mais s’inscrit bel et bien dans le mouvement visant à imaginer des façons de « s’en sortir », à présenter des échappatoires, des solutions (post-cyberpunk, hopepunk, solarpunk, pour nommer des genres spécifiques). Souvent, dans ce dépassement de la dystopie en SF, la voie de sortie repose dans la représentation d’une reprise politique du pouvoir individuel d’être et de décider ; ou par un renforcement des liens humains.

De manière peut-être encore discrète, on comprend que les jeux vidéo vont pouvoir jouer un rôle dans ce renouvellement des récits d’anticipation. La clé de ce médium est d’impliquer quiconque est derrière la manette dans le récit, via l’interactivité. Ce faisant, les jeux vidéo donnent du pouvoir au public : une mécanique qui pourrait bien valoriser encore davantage une SF de solutions. Clint Hocking estime d’ailleurs qu’un jeu vidéo se doit d’assumer sa portée politique : « En tant que créateurs culturels, c’est notre responsabilité de parler de thèmes et d’idées qui sont réelles et qui comptent pour les gens. »

Ce troisième opus de Watch Dogs n’est pas le premier jeu à présenter une SF un minimum optimiste — Horizon Zero Dawn dépassait intelligemment le post-apocalyptique avec une héroïne et une atmosphère positives. Toutefois, c’est sûrement l’une des premières fois où une notion clé de la SF contemporaine se retrouve intégrée à la mécanique même de gameplay.

Crédit photo de la une : Ubisoft

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