Sex Education fait du bien, beaucoup de bien. Sa deuxième saison est une parenthèse euphorisante indispensable. Notre critique sans spoiler.

« Le monde va mal.  » C’est avec ces mots que Reed Hastings, le CEO de Netflix, a entamé son discours, vendredi 17 janvier 2020 lors de l’inauguration des nouveaux bureaux parisiens de la plateforme de vidéo à la demande par abonnement. «  Mais la fiction peut aider  », a-t-il continué.

Quelques heures plus tôt, Netflix mettait en ligne l’intégralité de la deuxième saison de Sex Education, comme un dealer attentionné offrirait un cachet souriant à ses clients les plus fidèles. C’est pour la maison ; prends-ça, et tout ira mieux. Car regarder la série britannique revient à se plonger dans une brume tiède, relaxante et colorée, là où plus rien ne peut nous faire du mal. Les atrocités du monde mises en pause, il n’y a plus qu’à se laisser submerger par la compassion, la douceur et la sincérité. Et qui pourrait se dire assez serein pour résister à l’appel de l’apaisement ?

Gillian Anderson dans Sex Education // Source : Netflix

Sex Education parle de sexe, bien sûr, mais elle parle surtout d’amour. D’amour de soi, d’abord, à l’image de ces étudiants qui se lèvent les uns après les autres dans un amphithéâtre silencieux pour vanter les capacités d’écoutes de Jean Milburn (Gillian Anderson), sexologue passionnée, qui a rassuré l’une sur la taille des lèvres de sa vulve, l’autre sur le fait qu’il a le droit, oui, d’expérimenter l’onanisme avec des fruits.

D’amour des autres, aussi, alors que les clichés fictionnels voudraient qu’une série située dans un lycée soit forcément obnubilée par les luttes de clans et les crasses mesquines. Ici, les adolescents et adolescentes sont à l’écoute, curieux et intrigués par l’Autre. Ce n’est pas pour autant que la haine de soi n’est pas au cœur de ces deux saisons ; cette détestation qui émerge d’un système capitaliste où l’identité se forge dans le repoussement de ce qu’il ne faut pas être, et qui pousse de facto au banc de la société toutes celles et ceux qui n’ont rien envie de rejeter.

Une deuxième saison portée par ses personnages

La première saison de la série originale Netflix, portée à bout de bras par la scénariste Laurie Nunn, mettait l’accent sur Otis Milburn, jeune garçon cis, blanc, hétéro et bourgeois, fils de la sexologue reconnue, réalisant qu’il pouvait utiliser les connaissances absorbées au contact de sa mère pour conseiller ses camarades d’école — et empocher un petit billet au passage. Fort du succès, critique et populaire, de ce premier volet, le deuxième n’avait désormais plus besoin d’une histoire aussi cadrée — qui frôlait d’ailleurs la redondance, avec à chaque épisode son lot de nouveaux élèves soucieux d’être assez dans la norme, pour finalement prendre conscience qu’il n’y a pas de norme.

À présent, la série peut se reposer quasi-entièrement sur son panel de personnages resplendissants. Et ce n’est pas un euphémisme ; certains crèvent l’écran, à commencer par Ncuti Gatwa, loin, si loin des clichés éculés du sidekick exubérant simplement là pour combler le vide d’un héros lisse. L’acteur qui joue Eric est à la fois fragile et assuré, drôle, par ce qu’il fait, et non par ce qu’il est. À l’autre bout du spectre, il y a Adam (Connor Swindells), envoyé en camp militaire par son père, Adam le bon à rien, qui prend tout le champ de la caméra qu’importe où il soit. Il est toujours posé là, faussement flegmatique, comme un rocher sur lequel s’éclatent les vagues queer, et qui accepte doucement que ses barrières s’érodent.

Le héros Otis, qui hérite de la storyline la moins palpitante, n’est quasiment plus qu’un vaisseau qui nous transporte à travers les parcours, inquiétudes et réjouissements de ses camarades, comme s’il avait finalement décidé d’épouser complètement son rôle de guide, en retrait, pour laisser les autres briller.

Connor Swindells dans Sex Education // Source : Netflix

Avec cette série unique, Netflix a réussi un coup habile : fusionner la qualité de la production et les instincts néolibéraux d’une plateforme qui cherche aujourd’hui plus à maximiser le potentiel de ses contenus originaux qu’à prendre des risques inutiles. Ainsi, il n’échappera à personne que Sex Education est une série criarde. Faites le test : sélectionnez n’importe quelle scène et comptez le nombre de figurant aux vêtements bariolés et d’objets fluo dans chaque plan. Et on ne parle même pas des magnifiques plans ensoleillés de la Vallée de la Wye, zone naturelle paradisiaque à la frontière entre le pays de Galles et l’Angleterre où la série a été tournée.

Il se trouve que ces dispositions de mise en scène correspondent exactement à ce que Netflix recherche dans la production de ses séries originales, qui doivent répondre au mieux aux pratiques de visionnage sur smartphone — des scènes avec beaucoup de lumière, de la couleur, des gros plans, etc. Fort adroitement ici, ce choix contribue à ancrer le monde de Sex Education dans une zone spatio-temporelle à part, une sorte d’enclave de tolérance à l’abris du monde-qui-va-mal.

Une parenthèse euphorisante

Le problème, et c’est pourtant sa plus grande qualité, c’est que Sex Education est une drogue dure, une parenthèse euphorisante qui ne dure pas — les 8 épisodes de la deuxième saison s’engloutissent sans qu’on ne s’en rende compte. Et la descente peut être rude, tant il est difficile de se sortir de l’esprit qu’une autre société est possible, où la tolérance n’est pas considérée comme une insulte, et le politiquement correct ne soulève pas méfiance et tremblement de babines retroussées.

Où le sexe peut être omniprésent sans être un outil d’oppression — intériorisée ou non —, où le sexe peut être drôle et épanouissant, où le sexe peut être juste là, à portée de main (insérez la blague graveleuse que vous préférez), non comme une entité uniformisée mais comme un gigantesque coffre à jouets, dans lequel toutes et tous peuvent piocher à l’envie, prendre un objet, en prendre deux, ou dix, les reposer, les prêter, les montrer, changer d’avis, ne pas y toucher, y revenir plus tard.

Il est évident que la portée didactique de la série de Netflix aura des vertus incroyables sur le jeune public, chez qui ce discours libérateur n’aura peut-être pas l’arrière-goût amer qu’il laissera dans la bouche des plus âgés. Un sentiment sourd, celui d’un immense gâchis, d’une conscience aigüe de la lenteur des changements, et une question, sous-jacente, qui résonne en boucle : pourquoi est-ce si difficile de (se) faire du bien ?

Sex Education, saison 1 et 2, est disponible sur Netflix France.

En bref

Sex Education

Note indicative : 5/5
Après une première saison de grande qualité, la série britannique Sex Education prend une toute autre ampleur avec un deuxième volet pur et époustouflant de simplicité.

Top

  • Des acteurs sublimes
  • La bienveillance omniprésente
  • Un immense coffre à jouets à explorer

Bof

  • Le monde va encore mal

Crédit photo de la une : Netflix

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