[Reportage Numerama] Pour les personnes en situation de précarité qui ne disposent pas d'un accès illimité au téléphone ou à Internet, le confinement est vécu comme un isolement du reste de la population. Alors que les déplacements sont limités à leur strict nécessaire, il devient impossible de maintenir le lien avec ses proches mais aussi d'effectuer ses démarches administratives, de travailler ou d'organiser l'école à la maison. Des ONG de lutte contre la pauvreté interpellent les opérateurs téléphoniques et réclament des solutions.

Pour beaucoup de Françaises et Français, difficile de compter les heures passées sur Internet ou sur son téléphone depuis le début du confinement, tant elles défilent. Certains télétravaillent pendant que les plus jeunes poursuivent leur scolarité grâce à des plateformes en ligne. Le reste du temps, on se divertit en appelant ses amis, en regardant des séries sur Netflix ou en traînant sur Tik Tok…

Mais, selon des données de l’Insee, 15 % de la population française n’a pas utilisé Internet en 2019. Si cette fracture numérique concerne majoritairement les personnes âgées de plus de 75 ans, 34 % des personnes peu ou pas diplômées et 16 % des ménages les plus modestes n’y ont pas accès à leur domicile. Par ailleurs, certaines personnes en situation de grande précarité n’ont pas un accès illimité au téléphone. Elles dépendent toujours de forfaits bloqués ou de cartes rechargeables.

« En temps normal, ces personnes souffrent déjà de l’exclusion sociale. Avec le confinement, elles se retrouvent totalement isolées », déplore Guillaume Amorotti, délégué national d’ATD Quart-Monde. Le 26 mars, cette ONG de lutte contre la pauvreté a lancé un appel aux opérateurs téléphoniques. « Nous réclamons des cartes prépayées illimitées jusqu’à la fin du confinement. Nous voulons que les forfaits bloqués soient débloqués et que les opérateurs mettent à disposition de chacun un volume internet d’au moins 10 Go », détaille le délégué national.

« Tout passe par Internet et le téléphone »

Depuis plusieurs mois, François Loembet-Taty achète des cartes rechargeables chez Emmaüs Connect. Cette branche de la fondation créée par l’Abbé Pierre se bat depuis sept ans pour « l’inclusion numérique » des plus isolés et des plus précaires. Elle propose notamment des téléphones et des cartes rechargeables à des prix solidaires. En déboursant 16 euros chaque mois, François peut avoir accès à Internet, appeler autant qu’il le souhaite en France et 45 minutes au Congo, où vit une grande partie de sa famille. « Quand le gouvernement a annoncé le confinement, le magasin Emmaüs où j’achète ma carte a dit qu’il fermait », raconte-t-il à Numerama. « Je me suis inquiété. Je me suis demandé comment j’allais faire. Il faut être connecté maintenant, tout passe par Internet et le téléphone. »

À 70 ans, il n’a pas les moyens d’acheter un ordinateur. S’il a suivi des ateliers d’initiation à l’informatique avec Emmaüs Connect, ses compétences restent limitées. Il utilise donc exclusivement son téléphone. « Par exemple, un de mes amis n’a pas de forfait téléphone. Si je ne peux pas l’appeler, on ne peut plus se parler », témoigne-t-il. «  Et puis, j’ai besoin d’avoir Internet pour recevoir les mails de la Préfecture. »

Sa carte a finalement été débloquée jusqu’au 24 avril. « Dès que nous avons fermé nos points de vente, nous avons demandé à SFR, un de nos partenaires, de débloquer des recharges illimitées de téléphonie et d’offrir 10 Go d’Internet pour nos bénéficiaires », explique Arnaud Jardin, responsable de la communication chez Emmaüs Connect. Au total, 4 200 personnes ont pu en profiter. Un soulagement pour François, qui regrette néanmoins que les appels soient maintenant limités à la France métropolitaine. «  Le coronavirus est aussi en Afrique et c’est très difficile de contacter ma famille. J’aimerais pouvoir prendre de leurs nouvelles. »

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Image d’illustration. // Source : E1N7E

Le casse-tête des cours à distance sans ordinateur

L’autre priorité, pour Guillaume Amorotti, est de permettre aux jeunes de poursuivre leur scolarité. « De nombreuses familles n’ont qu’un téléphone avec des données mobiles limitées. Dès qu’il y a plus que deux enfants, suivre les cours à distance devient ingérable » , explique le délégué national d’ATD Quart-Monde. «  Les professeurs organisent les cours en visioconférence, mais si le parent n’a que 500 Mo de données mobiles, c’est impossible de suivre. »

Claire* (prénom modifié) a cinq enfants à la maison, âgés de 5 à 12 ans. Depuis le début du confinement, elle doit jongler entre les leçons des trois cadets à l’école primaire, les cours de sa fille aînée pour le collège et s’occuper du plus jeune. Si l’appartement est équipé d’une box avec un accès au wifi, la famille n’a pas d’ordinateur. Les enfants doivent donc se partager le smartphone de leur mère.

« Quand le ministre nous a dit que nous allions devoir faire la classe à la maison, mon mari et moi étions très inquiets », raconte-t-elle. « Ma fille aînée est en sixième. Les premières semaines au collège ont été difficiles. Il a fallu qu’elle s’habitue. Maintenant, elle a un super niveau avec 17 de moyenne. Elle a trouvé ses marques et voilà qu’il y a le confinement. On a peur de ce qu’il se passerait si elle était plus d’un mois sans suivre les cours. »

M’Balia partage les mêmes angoisses. Cette mère célibataire de deux garçons de 9 et 15 ans n’est pas non plus équipée pour que ses enfants suivent les cours à distance. «  Pour le plus jeune, l’institutrice a été très compréhensive. Elle m’a proposé de m’envoyer les cours par WhatsApp », explique-t-elle. « Maintenant, elle m’envoie les leçons en début de semaine et les corrections des exercices le vendredi. On utilise mon téléphone, en zoomant. Ce n’est pas parfait mais ça fonctionne. » En revanche, son fils de 15 ans est dans l’impasse. Tous ses cours sont organisés sur la plateforme en ligne Zoom et le téléphone de sa mère est trop vieux pour pouvoir s’y connecter. « En temps normal, il serait allé utiliser l’ordinateur du voisin. Mais là, avec le confinement, c’est impossible ! »

« Les inégalités scolaires vont encore se renforcer »

« Les mamans sont très stressées. Elles se demandent comment les choses vont se passer après le confinement. Les inégalités scolaires vont encore se renforcer », alerte Fatima Mostefaoui, porte-parole de l’association Avec Nous, la fabrique des quartiers populaires, qui oeuvre dans les quartiers populaires du Nord de Marseille. « Certains vivent déjà ce confinement dans des logements insalubres et trop petits. Et en plus ils doivent gérer cela ! »

« La plupart d’entre nous n’ont pas la fibre. Elle s’arrête sur le trottoir d’en face… Notre connexion a beaucoup de problèmes. Certains n’ont pas d’ordinateurs. D’autres en ont un mais trois ou quatre enfants… », poursuit-elle. « Tout cela a été organisé trop tard par le gouvernement ! »

La porte-parole se démène pour faciliter la vie du quartier pendant cette période difficile. Après avoir imprimé des dizaines et des dizaines d’attestations de déplacement dérogatoire, qu’elle a distribuées dans les boîtes aux lettres de ceux qui en ont besoin, elle s’est mise en tête de trouver des ordinateurs. Elle a pu en fournir deux à Claire. « Cela a été un tel soulagement », s’exclame la mère de famille. « Maintenant ma fille peut travailler tranquillement et discuter avec ses amis sur Skype. Ils ont même créé un groupe de classe pour s’entraider. »

#Partagetonwifi, pour développer l’entraide entre voisins

Fatima Mostefaoui a pu compter sur l’aide de PoleS, une organisation responsable de l’installation d’écoles du web, destinées à former des jeunes des quartiers populaires au métier de développeur dans plusieurs villes de France. « On a décidé de prêter tout notre matériel aux familles qui en ont besoin », explique Claude Sicard, président de l’organisation. Au total, cela correspond à près de 70 000 euros. « Malheureusement, cela ne suffira pas à satisfaire toute la demande. » C’est grâce à cette même association que M’Balia a finalement pu récupérer un ordinateur pour son fils de 15 ans.

Pour les associations, trouver des ordinateurs peut se révéler être un parcours du combattant. À Toulouse, dans le quartier du Mirail, Illham Grefi tente désespérément d’en dénicher. Membre d’une association liée au collège Bellefontaine, elle s’est rendue compte que près d’un tiers des élèves de l’établissement n’avait pas d’ordinateur ou une connexion internet suffisante. « En tirant toutes les ficelles possibles, j’ai pu en trouver dix… Il en faudrait beaucoup plus », explique-t-elle. « On met à disposition des élèves des polycopiés qu’ils peuvent venir chercher à heure fixe. Mais cela les oblige à ne pas respecter le confinement. »

« Même si on trouvait un ordinateur pour tout le monde, certains n’ont pas de connexion internet. Je ne comprends pas pourquoi les opérateurs ouvrent pas des lignes gratuitement pendant le confinement », continue-t-elle. Pour pallier ce problème, le président de PoleS, Claude Sicard, a une idée : il aimerait que les internautes ouvrent leur wifi à leurs voisins en supprimant leur mot de passe. Il ont d’ailleurs lancé tout récemment une campagne de communication sur les réseau sociaux, intitulée #partagetonwifi. « C’est une façon assez simple d’aider un voisin en difficulté », résume-t-il.

D’après les données du baromètre 2019 du numérique du Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie (Credoc), seulement 64 % des foyers avec des bas revenus sont équipés d’un ordinateur. Selon le ministre de l’Education nationale, Jean-Michel Blanquer, entre « 5 et 8 % des élèves » ont déjà été « perdus » depuis le début du confinement.

Le 31 mars, il a détaillé sur Cnews plusieurs dispositifs qui doivent permettre d’ « aller chercher ces élèves ». Un accord a été passé avec La Poste pour permettre aux professeurs « d’envoyer, à partir de leur ordinateur, un document imprimé à un élève qui n’a pas d’équipement numérique ou qu’ils n’ont pas réussi à joindre autrement ». Il a aussi promis des « modules de soutien scolaire gratuits » pendant les vacances d’été et un dispositif de soutien scolaire gratuit à distance pendant les vacances de Pâques.

Pour les sans-abris, le téléphone plus important que jamais

Les sans-abri sont aussi particulièrement touchés par cette problématique. «  L’arrivée du coronavirus et le confinement, c’est une double-peine pour eux. Certains ne comprennent pas réellement ce qu’il se passe. Ils savent juste, vaguement, qu’il y a une pandémie. Du jour au lendemain, ils se retrouvent sans ressources : ils ne voient plus personnes dans les rues, l’endroit où ils se rendent pour manger a fermé, il n’y a plus de maraudes… » explique Claire Duizabo, responsable communication du réseau Entourage, une application qui met en lien sans-abri et « voisins » pour faciliter l’entraide.

«  Il y a beaucoup d’entraide dans la rue, et cela passe par le téléphone. 90 % des sans-abri en ont un, 71 % d’entre eux ont même un smartphone », continue-t-elle « Déjà, en temps normal, cela leur permet de maintenir le lien social. Mais en ce moment, cela leur permet aussi de savoir ce qui reste ouvert et de savoir où aller ! » »

Grâce au report de la trêve hivernale, Eric, sans-abri de 57 ans, peut continuer à loger avec trois autres personnes à l’église de la Sainte-Trinité, dans le 9e arrondissement, où il a passé les derniers mois. Depuis le début du confinement, les bénévoles sont partis mais ils s’organisent toujours pour apporter des courses régulièrement. En contrepartie, Eric doit aider lors des distributions de repas organisée chaque midi. « Le premier jour du confinement, nous n’avons vu qu’une vingtaine de personnes. Le lendemain, 80  », se souvient-il. «  Le bouche-à-oreille marche très bien dans la rue. Grâce au téléphone, l’information que nous étions toujours ouverts a circulé. »

Lui possède un « vieux » téléphone, sans Internet. Chaque mois, il achète une carte à 20 euros qui lui permet d’appeler et d’envoyer des SMS de façon illimitée. «  Je m’en fiche de ne pas avoir Internet. Mais mon téléphone, c’est obligatoire, surtout en ce moment ! Les agences Pôle emploi sont fermées, donc heureusement que je peux les appeler. »

« En ce moment, j’ai l’impression d’utiliser mon téléphone tout le temps, encore plus que d’habitude. Il n’arrête pas de sonner », continue-t-il, en riant. « Tout le monde me demande des nouvelles. Quand on ne m’appelle pas, c’est moi qui le fais. Par exemple, j’appelle tous les jours un ami. Il a 84 ans et il n’a pas de forfait de téléphone. Je vérifie que tout va bien pour lui. »

Une personne sans-abri // Source : Flickr/CC/Garry Knight

Le Réseau Entourage a par ailleurs lancé une nouvelle opération pendant la durée du confinement : Les Bonnes ondes. Les sans-abri qui le souhaitent peuvent laisser leur numéro de téléphone. Un réseau de volontaires se succèdent alors pour les appeler régulièrement et prendre de leurs nouvelles. Au total, 180 sans-abri sont déjà inscrits et 1 500 voisins prêts à aider, selon Claire Duizabo.

De leur côté, les opérateurs téléphoniques répondent positivement aux appels des associations. Outre SFR, Orange a annoncé débloquer 10 Go d’internet à ses bénéficiaires pendant un mois, dès la consommation du forfait initial atteinte. Free, quant à lui, a décidé d’offrir à ses 5 millions d’abonnés mobiles aux forfaits 0 et 2 euros 1 Go de données en 4G, au lieu des 50 mégaoctets habituels.

« Cette crise sanitaire est révélatrice de cette crise numérique », conclut Arnaud Jardin, d’Emmaüs Connect. « Nous prenons la mesure d’à quel point être privé d’Internet nous coupe du monde. Au quotidien, avec la dématérialisation qui s’accentue, les personnes exclues du numérique sont déjà isolées du reste de la population. Le confinement ne fait qu’accentuer cela. »