Dans les œuvres de fiction, tout comme dans les innovations technologiques qui font régulièrement le buzz, tout est fait pour que les robots nous ressemblent. Pourquoi un tel anthropomorphisme ? Numerama a interrogé un scénariste de Battlestar Galactica et une professeure d'informatique appliquée aux sciences sociales.

C’est désormais une espèce de marotte dans le monde de la tech. Plusieurs fois par an, l’entreprise Boston Dynamics met en ligne une impressionnante vidéo dans laquelle ses robots réussissent une prouesse physique délirante : porter des colis avec précision, faire de la gym, ou encore tracter un camion. Au point où le réalisme de ces robots a même fait l’objet d’un épisode de Black Mirror.

La relation de cause à effet semble quasiment proportionnelle : plus un robot nous semble « réaliste », plus la performance nous subjugue. Une nouvelle vidéo publiée en octobre 2019, et cette fois-ci signée OpenAI, a ainsi récemment impressionné les internautes. On y voit une main robotique résoudre un rubik’s cube en moins de quatre minutes. Peu d’humains dans le monde peuvent accomplir cet exploit ; voir un robot résoudre un tel casse-tête a donc de quoi fasciner, au vu des mouvements réalisés, finalement très proches de l’humain.

Numerama a donc voulu explorer cette énigme : pourquoi concevons-nous des IA sous des formes anthropomorphiques ?

Couverture de la dernière édition française du cycle des Robots d’Isaac Asimov. // Source : J’ai lu

Au cœur de la réussite du robot d’OpenAI, il y a son entraînement, c’est-à-dire le deep learning. Le robot a simulé préalablement toute une série de possibilités, puis face à une situation réelle hasardeuse, il pouvait réagir efficacement. Pour passer de la simulation à  la réalité, il lui faut bien une enveloppe corporelle… mais avait-elle réellement besoin d’être proche de l’humain ? «  Dans l’absolu, cette main pourrait avoir 10 doigt », relève Laurence Devillers, professeure d’informatique appliquée aux sciences sociales, et autrice de l’ouvrage Des robots et des hommes. « Elle doit juste être capable de bouger les objets », nous explique-t-elle. Préférer une main humanoïde constitue donc un véritable choix de la part des chercheurs.

Le questionnement de la forme des robots est évidemment posé par la science-fiction. Isaac Asimov inventait le terme « robotique », il y a quelques décennies, dans son Cycle des Robots (1950-1986). Les êtres qu’il décrivait avaient d’ores et déjà une forme humanoïde. Ce principe est profondément inscrit dans les œuvres d’anticipation et les inventions technologiques tendent à corréler la fiction. L’androïde Sophia, d’ailleurs sujette à de nombreux fantasmes par comparaison au peu d’intelligence réelle dont elle est dotée, est particulièrement connue pour être un robot au visage très humain, jusqu’à ses expressions, et muni d’une IA avec laquelle il est possible de dialoguer.

L’exemple de Battlestar Galactica ou le désir de jouer aux dieux

Une œuvre SF récente s’est pleinement emparée de ce sujet : Battlestar Galactica. Cette série culte, diffusée de 2003 à 2010, traite des relations entre les humains et les machines. Dans le scénario, les humains ont d’abord créé des robots « centurions », à des fins militaires et de vie quotidienne, pour s’occuper de toutes les tâches ingrates. Ils avaient une forme humanoïde (deux bras, deux jambes, une tête…) mais ils étaient physiquement mécaniques, en métal, façon Boston Dynamics. Leurs créateurs voulaient pour autant les rendre « conscients ». L’issue : ils se sont rebellés contre l’humanité, puis ils ont évolué jusqu’à devenir des purs androïdes quasi impossibles à différencier des humains.

Tout au long des épisodes, la relation entre les humains et les machines est assimilée à celle entre des créateurs et leurs enfants. Cette direction narrative avait pour but de pointer les motivations profondes derrière la conception d’androïdes, comme nous l’explique Mark Verheiden, scénariste et producteur de la série : « Dans Battlestar Galactica, la création des Cylons était surtout une métaphore de l’une des pires impulsions de l’humanité, à savoir : créer ces machines qui nous sont identiques pour les traiter comme subordonnées, voire esclaves ». Selon lui, nous faisons donc les robots sous une forme humanoïde pour mieux avoir quelque chose, ou quelqu’un, à exploiter.

Laurence Devillers confirme que l’on essaye d’imiter l’humain afin « qu’ils s’insèrent dans notre quotidien, qu’on puisse les vendre plus facilement ». Par exemple, pour qu’une machine puisse aider une personne âgée dépendante, elle doit pouvoir ouvrir des portes, des placards, « il lui faut des fonctionnalités humaines ». Quant au visage, c’est pour permettre les interactions sociales : on a « besoin d’un visage sur lequel se concentrer, pour ne pas avoir la sensation de parler en l’air ».

« Croire que notre forme est un idéal qui doit être répliquée »

Mais les choix corporels ne relèvent pas que d’une ambition pratico-pratique. Il y a un fond philosophique, qui, selon le scénariste de Battlestar Galactica, en dit surtout très long sur l’humanité. « Je pense que le désire de créer des machines à notre propre image vient de l’hubris très humaine de croire que notre ‘forme’ est en quelques sortes un idéal qui doit être répliqué  », commente Mark Verheiden à Numerama. C’est une motivation que nous notifie tout autant Laurence Devillers, pour qui la robotique actuelle exprime « une envie de performance, la volonté de vivre le mythe de la création ».

La vallée de l’étrange

Mais ce n’est pas encore si simple, car un paradoxe vient s’ajouter à ce désir de jouer aux dieux : les androïdes nous mettent mal à l’aise. En-dessous de la vidéo présentée sur Youtube par OpenAI, les internautes décrivent les mouvements de la main robotique comme bien trop humaine (mais en même temps, pas assez), ce qui la rendrait « creepy », perturbante. Sur ce point, Laurence Devillers tient à nous renvoyer vers une notion : la vallée dérangeante ou vallée de l’étrange. Cette théorie postule que les robots qui nous ressemblent énormément nous terrifient et que, plus ils sont humanoïdes, plus leurs imperfections nous semblent monstrueuses.

Le modèle Repliee Q2 conçu par l’équipe d’Ishiguro. // Source : Max Braun

Il y aurait finalement une sorte d’effet miroir. Dans Battlestar Galactica, malgré la forme 100 % humaine des Cylons, les humains ont inventé une insulte à leur encontre : ils les traitent de « grille-pain »… le format le plus basique, si l’on peut dire, d’une machine. Une façon de garder une distance, de rappeler une supériorité, par rapport à leurs créations devenues leurs ennemis. «  Dans BSG, les Cylons ont assimilé nos tendances à la guerre autant que notre amour et notre grâce, conduisant à une guerre où il est difficile de savoir qui est bon et qui est mauvais », nous précise Mark Verheiden.

Anthropomorphisme : un bluff marketing ?

Le concept de la vallée de l’étrange implique aussi qu’à partir d’un certain moment, cette vallée peut être franchie. Effectivement, selon cette théorie, à partir d’un certain degré de perfectionnement d’un robot, il se pourrait que la forme humaine produise l’effet inverse : l’acceptation. Pour Laurence Devillers, il s’agirait d’un «  bluff marketing » derrière l’anthropomorphisme robotique, qui s’appuie sur tous ces réflexes. «  Il y a tout un travail marketing fait pour être soit anxiogène, soit fascinant. Quand on interagit verbalement avec un objet, on lui associe des caractéristiques humaines, comme un genre. On projette. Le marketing se sert de l’inconscient humain pour vendre des objets ».

« Il faut démystifier l’IA »

Elle dénonce le procédé qui peut pousser, par exemple, à dire merci à des assistants vocaux comme Alexa. C’est d’ailleurs ce type de considérations qui a poussé à envisager la création d’assistants non genrés, comme le projet Q. Laurence Devillers estime que créer une enveloppe humaine à ces technologies sert aujourd’hui à survendre des produits que l’on décrit comme des intelligences artificielles, alors qu’elles n’ont rien d’une intelligence quelconque.

«  Il faut démystifier l’IA, nous affirme Laurence Devillers. Il y a un manque de science dans la société. On surcapacite les machines, car on ne les connaît pas, car on manque de recul vis-à-vis des technologies ». La professeure d’informatique nous invite donc à prendre conscience que notre perception des robots est avant tout forgée de projections : derrière l’enveloppe, derrière la voix d’Alexa ou de Siri, il y a surtout un mécanisme précodé, loin d’être sensible et conscient façon Battlestar Galactica — et ce pour encore bien longtemps.

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