Elon Musk s’est mêlé à la guerre en Ukraine avec un plan de paix qu’il aurait mûri. Le gouvernement ukrainien a fait part de son point de vue : peut-être ferait-il mieux de se taire.

Il a suffi d’un tweet pour provoquer une très vive protestation des autorités ukrainiennes. Ou, plus exactement, d’une succession de messages de la part d’Elon Musk autour d’un plan de paix pour l’Ukraine qui, selon lui, mettrait un terme à l’offensive militaire de la Russie sur son sol. Des messages assortis d’un sondage sur Twitter, pour recueillir l’opinion de ses followers.

L’entrepreneur américain a décliné sa vision diplomatique en quatre points, qui seraient suffisants pour régler un conflit qui dure depuis plus de sept mois (huit ans, si l’on remonte jusqu’à l’invasion de la Crimée en 2014) et a fait des milliers de morts militaires et civils. Mais les pistes avancées tendent à acter les possessions territoriales russes et à neutraliser l’Ukraine.

L'Ukraine vient de légaliser les crypto-monnaies // Source : Yehor Milohrodskyi / Unsplash
Elon Musk pense avoir un moyen de régler le conflit. Il suffirait de suivre quatre points. // Source : Yehor Milohrodskyi / Unsplash

Ces points sont :

  • Refaire les élections des régions annexées sous la supervision de l’ONU. La Russie se retire si telle est la volonté du peuple ;
  • La Crimée fait officiellement partie de la Russie, comme c’est le cas depuis 1783 (jusqu’à l’erreur de Khrouchtchev) ;
  • L’approvisionnement en eau de la Crimée est assuré ;
  • L’Ukraine reste neutre.

Sa proposition a ensuite été soumise à un questionnaire sur Twitter — ce qui est tout à fait curieux,, pour de la diplomatie –, qui en l’état actuel du vote est globalement rejetée à 60 % des sondés (mais les résultats fluctuent). Dans d’autres tweets, il se dit assez convaincu qu’une telle négociation finisse par se faire, lorsqu’il y a trop de morts ou si un conflit nucléaire se profile.

Mécontent de voir que son petit questionnaire ait mené au rejet de sa proposition, il a ensuite assuré qu’il s’agirait d’une manipulation à cause de « bots » qui auraient voté en sa défaveur.

Le plan d’Elon Musk est rejeté entièrement par l’Ukraine

Depuis, le gouvernement ukrainien a réagi vigoureusement sur Twitter. « Essayez-vous de légitimer des pseudo-référendums qui ont eu lieu sous la menace d’une arme dans des conditions de persécution, d’exécutions massives et de torture ? Mauvaise voie », a écrit en réponse Mykhaïlo Podoliak, un conseiller du président ukrainien Volodymyr Zelensky.

L’ambassadeur ukrainien en Allemagne a, pour le coup, usé d’un langage très peu diplomatique pour exprimer le fond de sa pensée. « Allez vous faire voir », a lancé le diplomate ukrainien Andrij Melnyk sur Twitter. Volodymyr Zelensky, a réagi avec plus de finesse, en opposant son sondage à celui de Musk : quelle version d’Elon Musk préférez-vous ? Celui qui soutient l’Ukraine ou celui qui aide la Russie ?

Qui plus est, d’aucuns ont fait remarquer que les référendums ont déjà eu lieu. C’était en 1991, lors de l’indépendance du pays. La participation s’est élevée à 84,18 % et le « oui » l’a emporté à 92,3 %. Toutes les régions sollicitées ont voté en faveur de l’indépendance, y compris la Crimée, avec un taux de 56 %. Et dans les régions limitrophes à l’est, c’était au moins 83 %.

« Allez vous faire voir »

Andrij Melnyk

Depuis des années, Elon Musk intervient dans des sujets d’actualité, en listant les actions qu’il faudrait mener pour régler tel ou tel sujet. Ou alors, il sollicite un plan et promet d’agir si celui-ci est viable. Des enfants sont piégés dans une grotte en Thaïlande ? Construisons un mini sous-marin. Il y a la faim dans le monde ? Qu’on lui fournisse une stratégie et il financera.

Ce sentiment d’avoir une solution pour toutes sortes de sujets a peut-être un début d’explication avec la publication de messages confidentiels avec Elon Musk dans la boucle. En effet, il est apparu que nombre de ces échanges flatte l’égo de l’intéressé, en lui répétant qu’il est formidable — ce qui a d’ailleurs pu jouer dans sa décision périlleuse de racheter Twitter.

Cet environnement approbateur, qui se retrouve aussi généralement sur Twitter avec les milliers de réponses, de retweets et de « likes » qu’il reçoit chaque jour sur le réseau social, a possiblement participé à construire une vision chez Elon Musk où chaque situation peut être réglée par un plan, au besoin à grand renfort d’argent et de technologie — comme Starlink pour connecter l’humanité.

Elon Musk s’en défend toutefois. « Vous supposez que je souhaite être populaire. Je m’en moque. Je me soucie que des millions de personnes puissent mourir pour rien pour un résultat essentiellement identique », rétorque-t-il à une internaute, en jugeant que « la victoire de l’Ukraine est peu probable dans une guerre totale », vu la différence de masse entre les deux pays.

Le milliardaire a aussi balayé l’idée qu’il soutiendrait la Russie, en citant ce qu’il a fait avec Starlink pour l’Ukraine. « Nous avons donné [des kits et un accès] Starlink à l’Ukraine et avons perdu plus de 80 millions de dollars en le faisant, tout en exposant SpaceX et moi-même à un risque sérieux de cyberattaque russe », relève-t-il — mais tous les kits ne sont pas offerts néanmoins.

Des réactions qui montrent comment la guerre est perçue de chaque côté

Au-delà de savoir si Elon Musk est frappé d’un effet Dunning-Kruger, c’est-à-dire d’un effet de surconfiance, où l’on pense avoir des compétences dans un domaine dans lequel on n’a aucune légitimité, sa proposition de paix a été analysée sous le prisme des réactions russe et ukrainienne, qui en disent long sur la dynamique militaire sur le terrain.

Le virulent rejet de la partie ukrainienne traduit le fait que Kiev a l’avantage sur le front et que le pays pousser encore son avantage dans les territoires occupés — dans le Donbass et même en Crimée. L’Ukraine est très hostile à fixer les choses maintenant, car ce serait un renoncement alors que la contre-offensive donne des résultats.

Source : President Of Ukraine
Le gouvernement ukrainien a repris l’initiative sur le terrain : son armée mène depuis plusieurs semaines une contre-offensive militaire pour regagner des territoires. // Source : President Of Ukraine

Cette observation a été faite par Phillips P. OBrien, professeur d’études stratégiques à l’université de St Andrews. Comme l’universitaire le remarque, les médias russes ont diffusé des informations sur les idées de Musk sans les critiquer. C’est le cas de RT par exemple. Dmitri Medvedev, le vice-président, qui depuis le début du conflit est l’un des plus va-t-en-guerre, a aussi salué la réflexion.

Les Russes ne rejettent pas strictement la proposition d’Elon Musk, parce qu’elle permettrait de figer les acquis actuels — et d’éviter que l’armée russe recule encore, ce qui est excessivement humiliant. Si les Russes étaient toujours dans une sorte de blitzkrieg, le tweet d’Elon Musk n’aurait sans doute pas eu le même accueil, voire aucun.