Ah qu'il est rigolo ce robot suicidaire qui se jette dans une fontaine, las d'une vie de chien ! Mais derrière la détresse de cette grosse machine maladroite censée remplacer les vigiles des centres commerciaux, il y a la longue histoire d'un robot raté, interrogeant à la fois sur la régulation en pratique dans la robotique et l'impatience d'une industrie qui peine à s'imposer côté grand public.

Chez Numerama, nous connaissons le K5 de Knightscope depuis des années. Surnommé tête d’œuf dans nos colonnes, la machine est le bébé d’une firme américaine très sûre d’elle et de son produit, malgré les déconvenues à répétition.

Alors qu’en 2014, en mêlant des mots comme intelligence artificielle et robotique, Knightscope pensait avoir touché le jackpot — et ses investisseurs lui donnèrent raison — aujourd’hui, son projet de robopolicier est devenu une blague ininterrompue.

Notons toutefois que rare sont les robots ratés à obtenir autant de couverture médiatique. Tête d’œuf a le mérite d’apparaître fréquemment dans les local news américaines pour s’être battu avec un ivrogne ou pour avoir renversé un gamin. De surcroit, le K5 est maintenant une véritable star d’Internet : sa dernière chute dans une fontaine a été partagée des millions de fois. Hilares, les internautes se délectaient du ridicule du robocop le plus pataud de l’époque.

Star des médias :  le K5 est un souffre douleur de l’humanité

Tout commençait pourtant très bien pour Knightscope : sur le papier, la firme promettait de remplacer des centaines de postes aujourd’hui affectés à des humains et se félicitait d’avoir une technologie permettant l’autonomie totale de son robot.

Une des dernières versions du K5, capable de « prédire » le crime selon ses créateurs

En pratique, tête d’œuf décevra les curieux : à peine quelques mois après sa mise en fonctionnement dans un centre commercial, il roulait sur un enfant, brisant au passage les rêves des amoureux d’Asimov qui rappellent la fameuse loi interdisant à un robot de faire du mal à un humain. Paniquée, la startup s’excusait mais le mal était fait : dans la presse locale, les parents du bambin hurlaient contre ce gros machin trop stupide pour éviter le pied du gosse.

Ce n’était alors que le premier épisode de la saga tête d’œuf…

Ce n’était alors que le premier épisode de la saga tête d’œuf. Près d’un an après l’incident, le K5 refaisait la une de la presse locale ; et gagnait chez nous son surnom affectueux. La machine avait rencontré sur un parking un homme ivre et s’était battue avec ce dernier.

Incapable de contenir la rage de l’humain, tête d’œuf avait été retrouvé le lendemain, inerte sur le tarmac. Or si cette fois, le robot n’était pas responsable des débordements, il devenait de plus en plus clair que l’appareil n’était pas prêt à assurer son poste d’agent de la paix.

Déjà, le flic mécanique ne savait pas se relever s’il était attaqué, mais pire encore, la bête inspirait la méfiance et le rejet auprès de nos contemporains. Or la robotique, si elle est avant tout une question technologique, ne peut-être réduite à cela : la valeur symbolique et morale de l’objet et trop importante.  Et à ce jeu là, tête d’œuf ne convainc pas. Fréquemment battu et frappé par les humains, la machine est incapable de faire comprendre son rôle et son autorité. Pour un aspirant flic, c’est gênant.

la bête inspirait la méfiance et le rejet auprès de nos contemporains

Le dernier acte de la tragédie tête d’œuf n’est guère plus satisfaisant pour Knightscope : malgré sa myriade de capteurs, son intelligence artificielle et sa soi-disant autonomie, le robopolicier a fini sa nuit dans une fontaine ce week-end. Donnant à voir une image rare et caustique de ce qui semblait s’approcher d’un suicide robotique.

Les conclusions du grand public prompt à rigoler sont sans appel : incapable, ridicule, fantasme de la Silicon Valley, pathétique, tête d’œuf souffrirait des maux d’une modernité au goût de soufre. On comprend déjà les vigiles qui raillent l’incompétence de leur collègue mécanique et sous-payé. Toutefois, nous sommes bien obligés de pousser la réflexion un peu plus loin : pourquoi tête d’œuf peut se déplacer librement et être vendu sans même une certification particulière ? Comment ces incidents à répétition n’invitent l’industrie à la prudence ?

Des humains venant au secours de celui qui aurait dû les remplacer. (Twitter)

Une série d’accidents qui resteront dans la mémoire collective

L’impatience des constructeurs engagés dans la robotique grand public n’est un mystère pour personne et est portée par des entreprises parfois sur le marché depuis 10 ans.

Tout le monde connaît Pepper, mais pas grand monde l’utilise

Le cas français d’Aldebaran est manifeste, ce n’est qu’en 2016 que les premiers Peppers rejoignent des magasins en France, alors que la bête a déjà plus de dix ans. Des années de développement coûteux plus tard — il n’est pas confortable d’être pionnier — les résultats n’étaient même pas à la hauteur de la fiction.

Il en va de même pour Knightscope qui ne cesse de lever de l’argent alors que manifestement, son robot n’est pas prêt pour le grand public. Et quand bien même les technologies de la firme seraient abouties comme elle le promet, tête d’œuf est condamné à se planter s’il doit faire la Une tous les mois par une démonstration d’incompétence : la sanction populaire risque d’assimiler son image à de franches rigolades plus qu’à l’autorité.

Notre confiance et notre relation aux robots est évidemment la clef pour que la robotique grand public s’impose. Knightscope voudrait imposer un objet tourné en dérision et rejeté à chacun d’entre nous, un objet qui de surcroit doit assurer notre sécurité : l’équation est difficile à résoudre.

RoboCop, Paul Verhoeven, 1987

L’ordre symbolique dans un métier comme celui de gardien de l’ordre est bien trop important pour être trainé dans les fontaines par une tête d’œuf, et ça, les impatients de la robotique doivent le comprendre avant que le grand public ne se détourne tout à fait de leurs bêtes magiques.

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