Numerama est sur Mastodon depuis hier et déjà l'engouement est palpable. En réfléchissant sur le réseau social décentralisé, on ne peut s'empêcher de le comparer à Twitter -- jusqu'à y voir un reflet de ses problèmes et de ses réussites.

Mastodon, nous vous en parlions hier dans un article dédié. Il s’agit d’un réseau social émergeant, qui a l’avantage par rapport à la concurrence d’être décentralisé et open source. En un peu moins d’une journée, Numerama atteint presque les 500 followers sur le réseau — ce qui n’était pas arrivé depuis bien longtemps sur une nouvelle plateforme sociale. Même un Spaces porté par un géant comme Google n’a pas réussi à fédérer aussi vite.

Et ces quelques heures pendant lesquelles la rédaction a été confrontée à une nouvelle communauté et une nouvelle plateforme nous ont permis de formuler quelques idées sur Mastodon, qu’on ne peut s’empêcher de comparer à Twitter. En utilisant le petit nouveau, on ne peut que voir, en creux, se dessiner tous les problèmes et les avancées du réseau social en 140 signes.

Entreprises, partis politiques et trolls : l’enfer de Twitter

D’abord, et c’est important de le souligner, il y a la bouffée d’air frais. Twitter n’est plus que l’ombre de ce qu’il était en 2007. Aujourd’hui, c’est un outil commercial et militant qui semble, petit à petit, ne plus appartenir à ses utilisateurs — une base que Twitter peine à faire grossir.

Lâchez un tweet énervé sur une marque sur Twitter, vous pouvez être sûr d’avoir un message de son Community Manager, en réponse ou en message privé, qui viendra tenter de vous aider ou de calmer le jeu. Indiquez le nom d’une personnalité politique et vous aurez ses militants et les militants des partis opposés pour vous répondre, vous envoyer des liens ou des insultes, quand ce ne sont pas de pures copies d’une FAQ mise à disposition par le parti.

Au fond, avec les années, Twitter est devenu pénible. Une sorte de SAV permanent où le client n’a rien demandé. On a l’impression de se balader sur une place publique avec des copains, entourés de porteurs de banderoles et de représentants d’enseigne qui écoutent ce qu’on raconte et interviennent dans les conversations quand ils le jugent opportun. Sans oublier ceux dont l’existence se résume à un appel à la haine de l’autre et que Twitter n’a jamais réussi à maîtriser.

Qu’on se le dise : si Mastodon devient populaire, Mastodon ne sera pas épargné par tout cela. Mais il profite d’un répit et les communautés réelles d’utilisateurs, qui sont sur la plateforme pour échanger et relayer des informations, sont en train de prendre une longueur d’avance. Et rien que pour cela, c’est chouette.

500 signes

Twitter est, pour l’instant, limité à 140 signes. Le CEO de l’entreprise avait promis de lever cette restriction et tout le monde avait affirmé que cela tuerait Twitter. Finalement, depuis cette annonce, le réseau social à l’oiseau bleu a simplement fait quelques pas dans cette direction : enlever les photos du décompte de caractères puis, récemment, remanier les réponses.

Mastodon fait un peu plus qu’un triplement du quota de signes. Mine de rien, cela permet de discuter. Nous pouvons faire des phrases complètes, préciser une pensée ou avancer quelques arguments en un seul Pouet (ou Toot). Malheureusement, Mastodonte a quelques évolutions techniques de retard et les photos et autres médias sont décomptés des statuts, tout comme les liens. D’ailleurs, l’ensemble n’invite pas au multimédia, qu’on le nomme vidéo, live, gif ou simplement galerie d’images.

Autre effet secondaire notable : les élocutions sont moins percutantes et on retrouve un phénomène de lecture en diagonale. 500 signes, c’est déjà un bon paragraphe et du coup, les messages sont plus complets mais moins facilement adressés. On perd en efficacité ce qu’on gagne en précision et déjà, plusieurs fois, en seulement 60 Toots, on nous a demandé des informations déjà présentes dans nos premiers messages.

Est-ce un mal ? Peut-être pas. Twitter nous force à être concis et percutants, Mastodon force notre communauté à être plus attentive et plus patiente. Deux manières de transmettre l’information qui ont leurs avantages et leurs inconvénients.

Le contrôle de la diffusion

Twitter a mis trois options à disposition des utilisateurs pour qu’ils communiquent entre eux : créer un compte public, créer un compte privé ou discuter en messages privés. Mastodon n’embarrasse personne avec un choix définitif et, à la manière de Facebook, permet d’ajuster une publication à une communauté.

On passe de la communication à la discussion

Vous pouvez choisir de publier une information en public et une annonce à votre communauté en privé. Cela renforce le côté social du réseau, dans la mesure où cela ouvre la possibilité de créer de véritables communautés qui partagent les mêmes intérêts. On passe de la communication à la discussion, avec des options comme la possibilité d’ajouter des filtres NSFW ou contenu choquant. Et ça, c’est vraiment chouette.

La décentralisation, c’est bien, mais c’est compliqué

Les plateformes décentralisées sont portées par des idéaux que nous soutenons, mais elles sont complexes à mettre en place quand il s’agit de réseaux sociaux — et surtout, à faire comprendre. Comment expliquer que votre compte sur une instance n’est pas réservé sur toutes les instances ? Comment faire comprendre qu’on communique d’une instance à l’autre par une sorte de syntaxe qui rappelle le mail, sur un réseau social ? Comment faire pour dire à des gens de s’inscrire sur une instance différente ? Et puis d’abord, qu’est-ce qu’une instance, à qui appartient-elle, quelles sont ses règles ?

Pour un public non averti, tous ces concepts sont extrêmement difficiles à appréhender et à assimiler, d’autant que l’informatique et le numérique, ont été, depuis longtemps, des processus de simplification à l’extrême de toute la technique et de l’architecture cachées derrière les interfaces. On dissimule ce qu’on ne peut pas expliquer simplement.

Ce mouvement correspond à l’adoption de la technologie par le plus grand nombre et il serait difficile de vouloir le contraire — toute cette richesse ne doit pas être la seule propriété d’une élite de connaisseurs. Dans tout cela, Mastodon est un peu dans un entre-deux : les concepts d’utilisation sont simples à comprendre, mais ils découlent d’une logique à laquelle l’internaute n’est plus habitué et qui va peut-être à l’encontre du mouvement du web.

Pour un média, c’est un défi qui peut se transformer en aubaine ou cauchemar. Sur Twitter, un processus de certification centralisé est mis en place et est géré par des codes que personne n’a jamais vraiment percé. La certification signifie normalement qu’un compte est bien associé à la personne ou entité qu’il prétend être. Problème : pourquoi Julien Cadot et Numerama sont-ils certifiés, quand Corentin Durand ou Julien Lausson ne le sont pas, même s’ils ont demandé une certification en même temps avec les mêmes arguments et les mêmes références ?

En l’absence de certification centrale, un média n’a qu’un choix radical sur Mastodon : créer sa propre instance

En l’absence de certification centrale, un média n’a qu’un choix radical sur Mastodon : créer sa propre instance. Par exemple, si Humanoid, éditeur de Numerama et FrAndroid, créait une instance et laissait uniquement ses équipes s’inscrire dessus, vous saurez, en tant que lecteurs, que les personnes qui s’expriment depuis l’instance Humanoid font partie de notre entreprise. C’est une certification explicite. En attendant, nous pouvons nous servir de notre compte qui a été authentifié par sa « réputation » : il a été cité dans nos articles et sur les réseaux sociaux.

D’autres médias n’ont pas eu cette réactivité et les comptes LeFigaro et BFMTV sont déjà squattés par des parodies. Si ces médias décident un jour d’aller sur Mastodon, il faudra peut-être qu’ils mobilisent une équipe technique pour lancer une instance « officielle ». Même chose pour la SNCF, au demeurant. Bref, en l’absence de certification centralisée et organisée, c’est le plus technicien qui l’emporte.

Tous ces inconvénients vont avec un avantage indéniable : en créant notre instance, nous créons, en quelque sorte, notre réseau social, avec nos conditions. Nous sommes maîtres de nos publications, de A à Z.

Réflexions finales

Aujourd’hui, Mastodon sent encore le neuf et, par certains aspects, le pas fini. Esthétiquement, on se retrouve devant un outil qui rappelle le Twitter des débuts et qui n’aurait pas évolué, ou les outils réservés pour une bonne raison aux professionnels, comme Tweetdeck. Néanmoins, ses idées sont bonnes et l’engouement autour de la plateforme est enivrant. Difficile de dire s’il inquiétera un jour les géants comme Twitter ou Facebook, mais en tout cas, de notre côté c’est un projet et une communauté que nous n’allons pas abandonner de si tôt.

En un sens, Mastodon montre le chemin parcouru par Twitter, depuis l’époque où il s’agissait d’une repère de nerds, jusqu’à 2017 — un présent qui, à moins de maîtriser parfaitement les codes de la plateforme et de l’utiliser au second degré, a été volé par les publicitaires, les marques et les militants politiques. Mais un présent aussi ô combien agréable à utiliser au quotidien et inscrit dans notre routine numérique, avec ses codes, son humour, ses qualités et ses défauts.

De son côté, le réseau décentralisé montre, nous pensons, des chemins que Twitter pourrait emprunter pour garder ses utilisateurs et éviter de lasser ceux qui perdent le goût au microblog en 140 signes. Quitte à passer, un jour, par une destruction de l’entreprise qui n’arrive pas à être rentable pour transformer le service en bien commun qui n’aurait pas besoin de l’être.

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