Faire évoluer le rapport à la vie politique grâce aux nouvelles technologies tout en intéressant les 18-35 ans à des élections dont ils se sentent souvent exclus : c'est le double défi relevé par la startup Voxe. Rencontre avec cet acteur majeur de la Civic Tech française.

À l’heure où 52 % des jeunes (entre 18 et 25 ans) comptent s’abstenir de voter à l’élection présidentielle de 2017,  la startup française Voxe multiplie les initiatives pour rendre les différentes échéances électorales plus accessibles aux 18-35 ans.

Comparateur de programmes par thématique, plateforme d’interpellation des candidats, explications sous forme de brèves vidéos ou de gifs… la petite équipe de Voxe fait partie des acteurs français les plus à la pointe de la Civic Tech, du nom de cette pratique qui consiste à utiliser les nouvelles technologies pour améliorer, voire réinventer, les rapports entre les élus et et les citoyens.

Tout l’objectif de la startup, soumise à un absolu de neutralité, tient dans son nom, comme l’explique Léonore de Roquefeuil, l’une des cinq salariés à temps plein en charge de la stratégie business et développement : « Voxe, c’est un mélange entre la voix et le vote, afin que l’un soit mieux aligné avec l’autre ».

Depuis son lancement, en janvier 2012, comme un simple comparateur de programmes entre candidats à l’approche de l’échéance présidentielle, la plateforme a connu bien des évolutions. Forte d’un succès d’audience important — 1,7 million de visiteurs uniques — l’équipe de Voxe décide dès cette époque de transformer l’essai en se déclinant à l’étranger grâce à son format participatif et son code en accès libre, conçus pour être réappropriés.

2014, l’année de la « folie électorale »

Le prix de 25 000 € remporté par la startup au concours 101 projets en 2014 lui permet de développer son idée.  D’autant que l’actualité de l’époque s’y prête particulièrement. « C’était une année de folie électorale, avec plus de la moitié de la population mondiale qui votait  » se souvient Léonore de Roquefeuil. Voxe se décline à distance — par échange avec les partis intéressées sur les réseaux sociaux — dans différents pays aux contextes très différents : Brésil, Turquie, Roumanie…

Dans ce dernier pays, l’accueil réservé aux outils informatifs du site est colossal : une équipe de jeunes Roumains a contacté l’équipe après l’avoir découverte sur France 24. Ils veulent aider la grande diaspora à voter : « Au total, ils ont enregistré plus de 120 000 consultations, ce qui est énorme à l’échelle du pays, et une participation électorale massive dans leurs plus grandes diasporas, en Allemagne, en Italie, en France et en Grèce. » Léonore de Roquefeuil poursuit : «  Les électeurs consultaient même Voxe dans la file d’attente pour aller voter au consultat ! »

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Les différentes réappropriations à l’étranger de Voxe lui ont permis de ne rater aucun événement politique récent, dont les référendums sur le Brexit, l’indépendance de l’Écosse ou encore la réforme de la Constitution italienne. En France, la plateforme a évidemment répondu présente à une actualité politique chargée : les municipales de 2014, les régionales de 2015, et, dernièrement, les primaires de la droite.

Le constat de Voxe ? Les Français veulent s’imposer d’égal à égal avec les candidats

L’expérience hexagonale a prouvé une chose à Léonore de Roquefeuil et son équipe :  la possibilité de poser des questions aux candidats ne correspond pas vraiment aux attentes du public, qui souhaite un rapport complètement différent avec ses élus.

Elle explique :  « À l’origine, nous avions nous-mêmes été piégés par une construction véhiculée par le monde politique qui a imprégné tous les esprits depuis des années : que les élus seraient au sommet et les citoyens en bas. Or, dans les contributions que l’on reçoit, le public ne veut pas tant poser une question que formuler une proposition aux hommes et femmes politiques pour voir si ceux-ci la partagent ».

Les citoyens cherchent donc à chambouler le rapport pyramidal historique avec le monde politique pour en devenir acteurs à part égale. À ce titre, Voxe s’appuie sur la plateforme Curious, qui lui permet de recueillir les propositions des internautes pour ensuite les compiler et les transmettre aux candidats. « L’interpellation » apparaît sur le site sous la forme d’une conversation SMS, qu’elle ait obtenu une réponse ou pas.

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Cela permet d’inciter les hommes et femmes politiques les plus récalcitrants à se prêter au jeu puisqu’une question irrésolue est du plus mauvais genre face à des concurrent(e)s qui ont apporté une longue réponse à une interpellation.

Pour autant, Voxe privilégie avant tout la carotte au bâton pour inciter à la participation : chaque internaute qui pose une question accepte de voir cet éventuel retour publié sur son compte Facebook sous un titre accrocheur, comme « Emmanuel Macron m’a répondu ». Un outil attrayant pour les candidat(e)s qui peuvent ainsi toucher les centaines d’amis de ces citoyens connectés et atteindre un public parfois inaccessible autrement.

Début décembre, Voxe a profité du sommet de l’Open Government tenu à Paris pour pousser le concept encore plus loin en posant directement les questions recueillies sur sa plateforme à certains candidats, comme Yannick Jadot (EELV), grâce à Facebook Live.

Pour rester ancré dans le réel et conforter la légitimité des jeunes à s’approprier le débat politique, Voxe organise aussi, à l’aide de la startup sociale Kawaa, des rencontres et débats autour de sujets d’actualité tels que la loi Travail ou la sortie de l’Union européenne. L’idée est de permettre aux jeunes de débattre à égalité sur des sujets dont ils entendent beaucoup parler au quotidien sans forcément les maîtriser ou oser avouer leur méconnaissance.

L’indispensable comparateur de programmes

L’intérêt pour cette approche pédagogique est bien là : 70 % des visites enregistrées sur Voxe proviennent des moteurs de recherche. L’enjeu en question est tout aussi réel, selon Léonore de Roquefeuil :  « À la présidentielle, l’abstention globale tourne autour de 10 % mais elle se situe entre 20 et 25 % chez les 18-25 ans. La situation devient catastrophique, on en arrive à voir toute une génération qui n’est pas représentée politiquement parce qu’elle ne vote pas. »

Le comparateur de programmes reste au cœur de l’activité de Voxe. Après avoir pendant longtemps compilé manuellement — grâce à une équipe de bénévoles — les propositions une par une depuis les PDF disponibles sur les sites de campagne, la plateforme permet désormais aux candidats de les ajouter directement dans la base de données. Une évolution pragmatique motivée, notamment, par le nombre de prétendants aux régionales de 2014, qui étaient plus de 200.

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Le Front national, d’abord seul sur ce créneau au printemps dernier, a depuis été largement rattrapé par les candidats de la primaire de la droite à l’approche de cette échéance : « Quand vous planchez pendant des mois et des nuits entières sur un programme de 1 000 ou 200 pages, vous avez forcément envie qu’il soit lu ! » résume Léonore de Roquefeuil. Des garde-fous permettent d’éviter de potentiels excès. Il est ainsi impossible pour un candidat de supprimer une proposition — parce qu’elle est devenue litigieuse ou qu’elle a été abandonnée — une fois qu’elle est entrée dans la base.

Autre constat dressé par Voxe : les citoyens s’informent massivement le jour du scrutin

Voxe tire de nombreuses leçons de ses quatre années d’existence, à commencer par un signe plutôt rassurant : les citoyens lisent les programmes. Quitte à le faire à la dernière minute : « Les internautes se renseignent à 90 % au dernier moment, quel que soit leur âge. On enregistre des pics d’audience l’avant-veille ou le matin même du scrutin. »

Au moment de voter, les électeurs préfèrent donc s’appuyer sur des propositions concrètes, ce qui remet en question l’importance des polémiques stériles qui rythment les campagnes, souvent très longues.

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Voxe a aussi pu anticiper quelques surprises, comme la soudaine progression de François Fillon avant le premier tour de la primaire, en observant simplement quels étaient les deux candidats les plus consultés sur le site. Mais ce modèle prédictif, au-delà de ses limites évidentes — difficile de savoir qui est en tête quand il ne reste plus que deux prétendants en lice au second tour — n’intéresse pas l’équipe, concentrée sur sa mission première de pédagogie auprès du public.

Outre ses formats explicatifs accessibles en 30 secondes ou 2 minutes, et ses collaborations avec de nombreux médias (Rue89, Huffington Post, Le Figaro…) sous la forme d’un widget, Voxe aspire à  devenir un véritable acteur de la présidentielle 2017. Objectif poursuivi par Léonore de Roquefeuil et son équipe avec leur campagne #Hello2017 :  « Toucher 5 millions de personnes ».

Voxe sillonnera la France pendant la campagne présidentielle

L’équipe, qui assure notamment son impartialité en s’interdisant de recruter des membres encartés dans un parti, malgré leurs talents potentiels, compte aussi occuper le terrain grâce aux 50 jeunes qui sillonneront la France en mars et en avril, pour animer des rencontres sur les campus, dans les lycées, les clubs de foot… L’équipe ne cherche pas à convaincre le public de voter à tout prix mais veut simplement transmettre un message clair aux 18-35 ans : « La politique, c’est nous ». Et ainsi leur permettre d’agir en conscience.

Léonore de Roquefeuil juge cette activité concrète essentielle, elle qui connaît bien les critiques récurrentes formulées contre la Civic Tech : « On nous reproche de ne pas toucher tout le monde d’un coup mais c’est impossible. Au bout du compte, malgré tous les apports permis par Internet et les partenariats qu’on peut y faire, la technologie doit forcément ramener à la vraie vie. »

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