Ou comment Aurélie Filippetti s'appuie sur une étude d'un lobby privé pour lui faire dire le contraire de ce qu'elle démontre en matière de réalité du piratage en France, et demander que la lutte contre les pratiques des internautes soit encore intensifiée...

On ne l'avait plus entendue depuis longtemps, mais elle ressort du bois avec le soutien appuyé du ministère de la Culture. L'Association de Lutte contre la Piraterie Audiovisuelle (ALPA), qui fait partie des cinq organisations d'ayants droits autorisées à collecter des adresses IP sur les réseaux P2P pour les transmettre à l'Hadopi, a réalisé une nouvelle étude sur l'audience des sites de piratage, dont la promotion est assurée par les services d'Aurélie Filippetti.

L'étude a été réalisée par l'institut Médiamétrie, en lien avec l'ALPA, la société TMG (celle-là même qui est chargée de collecter les adresses IP dans une forme inédite de privatisation de la police), et le Centre national du cinéma et de l'image animée (CNC).

"Cette étude analyse depuis 2008 l’évolution des différents protocoles utilisés pour le téléchargement illicite", indique le ministère. "En 2013, il apparaît que près d’un internaute sur trois a consulté au moins une fois par mois un site dédié à la contrefaçon audiovisuelle. Le pair à pair, le téléchargement direct et le streaming ont représenté sensiblement un tiers des usages, ce dernier protocole, majoritairement utilisé, ayant connu une très nette hausse ces cinq dernières années".

Dans son communiqué, la ministre de la Culture Aurélie Filippetti "tient à saluer la publication des résultats de cette étude, qui met en évidence l’importance du maintien d’une pédagogie active et déterminée autour de la lutte contre le piratage et de la valeur de la création". 

L'Hadopi, qui dispose de son propre service d'études statistiques et qui se targue d'analyses plus objectives que celles d'ayants droits comme l'ALPA, appréciera la confiance qui lui est manifestée en haut lieu. L'exergue mise sur "l'importance du maintien d'une pédagogie active" (comprendre de la riposte graduée) vient d'ailleurs répondre à la proposition de rémunération proportionnelle du partage élaborée par l'Hadopi, laquelle ne croit plus dans l'intérêt de la riposte graduée.

Tout l'objectif d'Aurélie Filippetti est de s'appuyer sur cette étude, qui n'est pas rendue publique, pour défendre le rapport MIQ et son souhait de renforcer la lutte contre les sites de streaming et de DDL.

Mais l'étude vantée par l'ALPA est, comme à peu près toujours dans ce domaine, d'une partialité à peine déguisée. Numerama a pu se la procurer.

Voici quelques exemples de planches qui y sont présentées. 

Celle-ci prévient que "15,8 % d'internautes de plus qu'en 2009" consultent des sites de piratage…

… mais le graphique de la page d'avant montre que le nombre d'internautes avait lui-même explosé depuis 2009. Il est passé de 33,6 à 46,4 millions. Soit une augmentation de 38 % des internautes ! D'un côté, 38 % d'internautes en plus, de l'autre, 15,8 % de pirates en plus. Cherchez l'erreur lorsque la ministre en conclut qu'il faut encore intensifier la lutte contre les sites de téléchargement et de streaming.

Avec ce graphique-ci, l'étude affirme que "la baisse relative de consultation sur le P2P est largement compensée par la progression du DDL (téléchargement direct, ndlr) et du streaming". Regardez bien le graphique et dites-nous si vous arrivez à cette même conclusion… On part à 15 millions de visiteurs uniques par protocoles en 2009 à 18,7 millions en 2013. Or comme nous l'avons vu le nombre d'internautes a augmenté de 40 % sur cette période. Et surtout, par nature (en particulier eMule qui a son moteur de recherche intégré), les services de P2P ont tendance à générer beaucoup moins de "visiteurs uniques" sur les sites de liens que les sites de streaming et de téléchargement direct. Le fait qu'il y ait une augmentation globale des visites sur les sites n'est donc d'aucune manière une indication de l'augmentation du piratage, loin s'en faut.

Mieux encore, quand elle est amenée à conclure des choses qui n'arrangent pas l'APLA ou le ministère de la Culture, l'étude ne dit rien. En voici un parfait exemple avec l'évolution du nombre d'internautes qui ont utilisé un site de téléchargement direct. Le graphique met simplement en évidence une chute au moment de la fermeture de MegaUpload… mais sans commenter le fait que rapidement, d'autres services ont pris le relais et que cette fermeture très spectaculaire et contestée n'a eu aucun effet sur le piratage — par contre il a heurté le cinéma indépendant.

De même, ce graphique sur la fréquentation des sites de streaming illégaux montre qu'elle a chuté depuis 2011…

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