Les députés ont voté pour la création d'un système d'exploitation alternatif qui serait utilisé par les Français. Le Commissariat à la souveraineté numérique est chargé de le faire. Mais combien cela pourrait coûter ?

La souveraineté est un sujet politique qui revient comme une lame de fond : pourquoi faudrait-il utiliser des outils qui sont détenus par des entreprises qui ne paient pas d’impôts en France ? Pourquoi donc ne pas proposer un système d’exploitation français ? Question noble s’il en est, mais avant de tirer des conclusions hâtives, il est intéressant de mener une étude rapide à la manière de celle que pourrait entreprendre une entreprise traditionnelle qui se trouve face à un choix tel que celui-ci.

Et tenter de répondre dans le même temps à l’interrogation la plus importante autour de ce projet : développer un OS souverain, combien ça coûte ?

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« Et là, j’ajoute la barre des tâches ! »
University of Salford

que ferait une entreprise ?

Un chef d’entreprise traditionnel ferait un choix fondé sur la comparaison entre différentes options pour atteindre le même objectif. L’objectif étant plus complexe qu’il n’y paraît, admettons que le chef d’entreprise veuille savoir combien coûterait le déploiement d’un système d’exploitation Made In France pour assurer sa souveraineté numérique. Il aura ainsi un chiffre qu’il pourra comparer avec les autres options.

Pour déployer un outil numérique, il y a plusieurs centres de coûts :

  • Production de l’outil numérique  : pour faire comme une entreprise avec peu de capacités de financement, disons qu’il y a une équipe de 40 personnes à plein temps durant 5 ans avant d’arriver à une version stable.
  • Expertises spécifiques pour accompagner la production de l’outil numérique : des expertises nécessaires mais trop ponctuelles pour être intégrées dans l’équipe.
  • Communication autour de l’outil numérique : il faut recruter des utilisateurs et dans le cas de l’état il faut inciter les différents corps administratifs à utiliser exclusivement cet outil (Pôle Emploi, Départements, Villes, Région, CCI entre autres) ainsi que les partenaires en contact direct avec un organisme lié à l’état (tous les prestataires par exemple).
  • Marketing autour de l’outil numérique : il faut inciter les différents « clients  » à installer ce système d’exploitation, par exemple de la formation et des subventions pour qu’ils passent du système d’exploitation qu’ils utilisent actuellement vers le nouveau.
  • Création d’un écosystème autour de l’outil numérique : il faut que les autres outils numériques utilisés (traitement de texte, navigation web, entre autres) fonctionnent sous le nouveau système d’exploitation, donc il faut inciter les autres acteurs à se rallier à sa cause via des financements et des subventions.
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« On remplace la touche Windows par une touche FrenchTech »
Tulane Public Relations

L’os qui valait un milliard d’euros

Il est alors possible de créer un modèle simpliste pour déterminer les coûts et à ces coûts, nous allons ajouter un coefficient multiplicateur : ce coefficient reflète le budget qui sera demandé à un acteur comme l’État. En effet, pour traiter avec ce type de client qui paye passablement plus tard que d’autres entreprises de taille plus modeste, il est nécessaire d’avoir les reins solides. Cela implique généralement une collaboration avec des grands noms de SSII comme Cap Gemini ou Accenture, sociétés qui savent faire gonfler les tarifs pour compenser les paiements tardifs.

En terme de budget pour 5 ans, cela pourrait donc donner la chose suivante :

  • Production de l’outil numérique, incluant toutes les fonctions nécessaires à la réalisation d’une telle idée : 40 personnes avec un salaire brut moyen de 100 000 €/ an, soit en super brut de 145 000 € annuel, pour 5 ans.
  • Expertises spécifiques pour accompagner la production de l’outil numérique : 35 % du coût total de l’équipe.
  • Communication autour de l’outil numérique : communication autour de 4 cibles différentes, avec 10 millions d’euros disponibles par an et par cible.
  • Communication autour de l’outil numérique : marketing sur 4 cibles différentes, avec 10 millions d’euros disponibles par an et par cible.
  • Création d’un écosystème autour de l’outil numérique : un fond d’investissement de 80 millions d’euros, à la manière de ce qu’a fait la startup Slack.

Il faut alors appliquer des coefficients multiplicateurs : 35 % pour une vision optimiste, 50 % en étant conservateur, et 70 % si vous êtes méfiant.

  • Total en étant optimiste : 701 millions d’euros sur 5 ans.
  • Total en étant conservateur : 779 millions d’euros sur 5 ans.
  • Total en étant méfiant : 833 millions d’euros sur 5 ans.
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« Et si on faisait aussi un OS mobile ? »
Lennart Huizing

Les prestataires et consultants se frottent les mains

La HADOPI avait coûté 44 millions d’euros hors frais annexes qui ont été passés sur d’autres comptes pour réduire la facture directe. Mettons que le Commissariat à la souveraineté numérique n’en coûte que 50 % car les coûts techniques seraient intégrés dans une structure distincte.

Le budget de fonctionnement global sur 5 ans serait alors compris entre 723 millions d’euros et 855 millions d’euros, uniquement sur une analyse « grosse patate ». En ajoutant 15 % de dépassement de budget qui seront facturés, l’addition pourrait donc aboutir sur un chiffre compris entre 831 millions et 1,04 milliard d’euros.

L’addition pourrait donc aboutir sur un chiffre compris entre 831 millions et 1,04 milliard d’euros

Notre analyse reste optimiste, mais elle permet de montrer qu’il va falloir une bonne dose de courage au rapporteur d’un tel projet pour faire passer une pilule d’un milliard d’euros en 5 ans. Dans la période de crise actuelle, difficile de voir comment cette idée pourra être soutenue une fois le budget développé.

Crédit photo de la une : John Kroll

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