La reine des cryptomonnaies s’est (encore) lourdement vautrée. Entraînant comme toujours le reste du marché dans son mouvement. Malgré les milliers de milliards de dollars perdus dans la culbute, le spectacle ravit les détracteurs. Paradoxalement, la situation conforte aussi nombre d’adeptes.

Renversant. Le cours du bitcoin a heurté le plancher ce jeudi à 25 500$, un niveau plus vu depuis décembre 2020. La plus célèbre des cryptomonnaies s’est relevée, sonnée. Un BTC s’échange à l’heure d’écrire ces lignes contre 29 260$ (-4 % sur 24h). Laborieux visiblement, de retrouver le seuil symbolique des 30.000 $.

À la vue de cette chute, ses cousines numériques ont rougi aussi. L’ETH d’Ethereum perd près de 10 %, le SOL de la blockchain Solana affiche -13 %. Ça ressemble à un bain de sang. La métaphore n’a rien d’excessif, des sommes d’argent se comptant en milliers de milliards disparaissent réellement. Et ce depuis plusieurs jours. La catastrophe du stablecoin Terra (UST) n’ayant évidemment pas aidé.

Mais cette culbute de bitcoin s’est accompagnée d’un tsunami de commentaires, des centaines de milliers de gazouillis ont inondé Twitter, le cybercafé du Commerce, évoquant le #cryptocrash, le #cryptowinter (en référence à l’hiver 2018 qui a jeté un froid sur les investisseurs novices en monnaies numériques), la capitulation (cet autre concept de la sphère crypto où tout le monde battrait en retraite loin de jetons virtuels). Les médias généralistes jetant de l’huile sur le feu, celui du prétendu « premier vrai krach du marché ». En France en 24h, on comptait 320 000 tweets sur le sujet.

Et autour de ce buché improvisé, les détracteurs se sont mis à danser, chanter, louanger la mort des cryptos…

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« La valeur de bitcoin est effectivement de 0 »

Cette exécution en règle des actifs digitaux a attiré du beau monde. Le célèbre mathématicien Nassim Taleb a ainsi ressorti de ses cartons un article scientifique qu’il avait publié l’année dernière pour insister sur le fait que le bitcoin ne vaudrait rien.

Dans ce qu’il a surnommé de « black paper », il a appliqué les méthodes d’analyse quantitative (une branche des statistiques censée modéliser les probabilités de comportement des marchés et produits financiers) à la pionnière des cryptomonnaies pour arriver à la conclusion que le bitcoin ne servait à rien. « Ce n’est pas une monnaie, ni une réserve de valeur, ni une couverture contre l’inflation, ni un rempart contre la tyrannie et ce n’est même pas décentralisé », a-t-il répété.

À l’époque les résultats de ses calculs avaient déjà valu à Nassim Taleb d’essuyer 14 000 tweets et mails d’insultes. Une démonstration chiffrée sur laquelle il s’est appuyé pour affirmer que « Bitcoin est un aimant à psychopathes: il rassemble tous les conspirationnistes, les négationnistes du Covid, les antivaxx, les climato-sceptiques et, malheureusement, les partisans de Poutine. » Une intervention toute en nuance… qui fait ombrage à son approche statistique.

Le règne de la peur ?

Face aux factions anti-crypto qui profitent des circonstances désastreuses du marché pour faire de la retape, se sont mécaniquement levées les factions pro-crypto. Une sorte de guerre des religions en ligne, opposant les sceptiques avisés, psalmodiant les risques de spéculation effrénée et de crimes financiers, aux ouailles espérant un paradis crypto à venir.

D’autres observateurs inspirés ont ainsi partagé une lecture comportementaliste du krach crypto. Le degré d’aversion au risque aurait atteint le point de rupture pour la majorité des détenteurs de bitcoin et autres jetons numériques.

« Tout comme une religion, les marchés crypto défient la foi de leurs adeptes, et la grande majorité en a assez. La plupart ne vont tout simplement pas sacrifier le peu d’économies qu’il leur reste sur l’autel de la crypto. Pouvez-vous les blâmer? Qui peut se permettre d’assister à des pertes de plus de 50 % et de rester là sans rien faire ? », a psychanalysé Richard Tourrin, auteur du best-seller « Cashless ».

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L’atmosphère demeure anxiogène, si l’on en croit le bien-nommé indice Fear and Greed. Ce baromètre des investisseurs en BTC & Co enregistre la plus longue période de l’année en zone rouge, ne parvenant plus depuis cinq semaines à s’extraire de l’état de « peur extrême ».

Qui croire, au final ? Personne n’a encore décodé la dynamique des prix des cryptos. Même si les compteurs s’affolent et que même l’homme de la rue s’inquiète des « volumes de liquidations du BTC », certains acteurs de marché relativiseront l’effondrement comme un événement standard à l’échelle des places émergentes classiques. Un marché crypto « naissant » manque d’investisseurs expérimentés.

« Le chaos est une échelle »

Qu’à cela ne tienne, « le prix du bitcoin n’a pas d’importance », plaide de façon opportun(ist)e Bitcoin Magazine. « La proposition de valeur du bitcoin en tant qu’argent non confiscable et véritablement décentralisé est vraiment ce qui compte. Pas le battage médiatique ». Autrement formulé, la purge actuelle serait saine pour la crypto. Les spéculateurs quittent le navire, le prix plancher du BTC reflète ses fonctionnalités réelles. Et ainsi de suite pour les autres monnaies cryptées.

Les secousses actuelles proviennent d’éléments « spéculatifs et techniques extérieurs qui, bien que faisant partie du jeu, ne remettent pas en cause ses fondamentaux », a affirmé l’entrepreneur crytpo à succès Eric Larchevêque. Ce cofondateur du géant des wallets français Ledger et de la crypto-banque Coinhouse s’est dit très confiant et a recommandé en deux hashtags de conserver ses bitcoins (HODL) et de poursuivre le développement du réseau (BUIDL).

Nombre de vétérans de la crypto gardent apparemment leur calme, à l’instar de Charles Hoskinson, ex-programmeur d’Ethereum et fondateur de la blockchain à smart contracts Cardano. « La situation s’éclaircira, quand le fond sera touché. Une longue ascension s’ensuivra », a-t-il philosophé sur Twitter en proposant d’écouter le morceau « Chaos is a ladder » tiré de la BO de Game of Thrones.

« Il est bien difficile de faire de l’histoire immédiate. (…) Mais on peut se demander si chaque grande catastrophe de la « sphère crypto » intervient quand elle s’autonomise mentalement et philosophiquement ou quand elle se prend à imiter la finance qu’elle dénonce », a soulevé avec pertinence Jacques Favier, spécialiste français de la blockchain et auteur notamment de l’ouvrage Bitcoin métamorphose.