Emmanuel Macron a redit son rejet à l’égard de l’anonymat sur le net — et plus précisément, du pseudonymat. Mais l’interdire pourrait ne rien résoudre fondamentalement, tout en causant du tort par ailleurs.

Le numérique, absent du débat du second tour de l‘élection présidentielle française de 2022 ? C’était vrai jusqu’au 12 avril, puis est arrivée une interview exclusive d’Emmanuel Macron à l’hebdomadaire Le Point. Le président-candidat a, au fil de la discussion, abordé quelques problématiques, comme le démantèlement des géants de la tech, comme Facebook.

Mais la sortie du chef de l’État qui a le plus retenu notre attention sur le terrain de la tech est celle sur l’enjeu de l’anonymat en ligne. En effet, Emmanuel Macron a semblé remettre en cause une pratique aujourd’hui largement répandue sur le net, qui consiste à ne pas mettre son identité partout, hormis quelques réseaux sociaux particuliers, comme Facebook ou Twitter.

Macron / Le Pen présidentielle
Le débat du second tour de la présidentielle 2022 oppose Marine Le Pen à Emmanuel Macron. // Source : Montage Numerama

« Dans une société démocratique, il ne devrait pas y avoir d’anonymat. On ne peut pas se promener encagoulé dans la rue. Sur Internet, les gens s’autorisent, car ils sont encagoulés derrière un pseudo, à dire les pires abjections », a ainsi lancé le chef de file de La République en marche (LREM), sans dire toutefois s’il envisageait de prendre une initiative sur ce sujet.

Il est exact de dire qu’il y a de la violence sur Internet et que des choses abjectes s’y passent parfois — haine de l’autre, pédopornographie, négationnisme, violence, homophobie, etc. Et ces comportements ne se déroulent pas souvent à visage découvert. Cela peut d’ailleurs donner un sentiment d’impunité, d’être intouchable, invincible derrière son clavier.

Il est temps d’arrêter de nous bassiner avec l’anonymat en ligne

Mais lever l’anonymat sur le net reviendrait à jeter le bébé avec l’eau du bain : ne pas relever son identité permet aussi de se protéger, parce que l’on souhaite se livrer sans s’exposer, pour donner un témoignage sur ses conditions de travail, pour se confier sur sa sexualité ou sa maladie, ou simplement pour parler ouvertement sans se dire que ce que l’on écrit sera rattaché à son identité.

Numerama a déjà consacré dans ses colonnes plusieurs sujets sur le sujet, où l’on développe les raisons pour lesquelles on explique que ce n’est pas « l’anonymat » en ligne le problème fondamental, mais d’autres défaillances et insuffisances. Nous l’avions redit, en assénant qu’il est temps d’arrêter de nous bassiner avec l’anonymat en ligne.

L’identification des internautes est largement possible, avec le concours des réseaux sociaux et des fournisseurs d’accès à Internet, mais aussi des services proposant des réseaux privés virtuels (VPN). Cette identification n’est pas toujours simple et rapide et il exact qu’elle n’est pas forcément taillée pour effectuer des identifications en masse dans des délais et des procédures raisonnables.

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Le débat sur l’anonymat en ligne est aussi vieux que les réseaux sociaux. // Source : Brooke Cagle — photo retouchée

Le programme d’Emmanuel Macron pour cette élection ne fait pas de l’anonymat un sujet particulier, pas plus que le pseudonymat, d’ailleurs. On sait néanmoins que ce n’est pas la première fois que cette question arrive sur la table : déjà en 2019, le locataire de l’Élysée plaidait pour une « levée progressive de tout anonymat », pour, disait-il, améliorer la démocratie participative.

Il n’y a pas d’anonymat sur Internet

Paradoxalement, la sortie d’Emmanuel Macron survient à un moment où, justement, l’actualité montre qu’il n’y a pas d’anonymat sur Internet, quoi qu’on en dise. En effet, alors que Le Point publiait son entretien avec le chef de l’État, d’autres médias rapportaient la présentation devant les tribunaux, le 11 et 12 avril, de certains internautes qui avaient menacé de mort la jeune Mila.

Certes, retrouver les internautes responsables de la « lapidation numérique » de la jeune femme a nécessité beaucoup de temps et des moyens importants. Les faits, ici, datent de janvier 2020 et Mila a été confrontée à un torrent d’insultes et d’intimidations, à tel point qu’il a fallu la déscolariser et la mettre sous protection policière.

Mais, de fait, ces deux journées d’audience (et ce n’étaient pas les premières autour de l’affaire Mila) constituent une démonstration éclatante que l’anonymat n’existe pas sur le net. Dire cela n’enlève rien au fait qu’il y a évidemment des problèmes à résoudre, comme les moyens alloués à la police et à la justice afin de boucler les enquêtes et les procès plus rapidement.

« L’anonymat n’est pas au cœur du problème. Si tout le monde était sous son vrai nom, on ne saurait de toute façon pas gérer la viralité et la massification des contenus. »

Cédric O

L’intervention d’Emmanuel Macron sur l’anonymat — bien qu’il faille plutôt parler de pseudonymat, puisque les gens utilisent des pseudonymes pour s’identifier sur le net — a pour toile de fond la mort de Samuel Paty, ce professeur qui avait montré des caricatures de Mahomet, lors d’un cours sur la liberté d’expression. Des voix s’étaient alors élevées pour réclamer la fin de l’anonymat sur le net.

Pourtant, la levée massive de l’anonymat et du pseudonymat sur les réseaux sociaux ne servirait sans doute à rien, de toute façon. C’était ce qu’admettait d’ailleurs Cédric O, pourtant ministre du gouvernement Castex, lors de la présidence d’Emmanuel Macron. Il avait été questionné à ce sujet en 2021 et avait laissé entendre que cela ne changerait rien.

« L’anonymat n’est pas au cœur du problème. […] Si tout le monde était sous son vrai nom, on ne saurait de toute façon pas gérer la viralité et la massification des contenus ». Il s’exprimait à ce moment-là dans le cadre d’un échange sur la haine en ligne, l’un des thèmes du projet de loi sur les principes républicains. En somme, interdire les pseudos relèverait de la fausse bonne idée.

Dans la rue aussi, les gens circulent anonymement

Quant à l’argument selon lequel les personnes se promènent dé-cagoulés dans la rue, il est bancal. Certes, on se déplace à visage découvert dans l’espace public, mais ce n’est pas pour autant que l’on tient une pancarte avec son identité inscrite dessus, avec son nom, ses coordonnées ou d’autres informations personnelles. On avance anonyme dans la rue.

Ce parallèle est de ce fait discutable : lorsque vous croisez quelqu’un sur le trottoir, vous ne savez pas a priori s’il s’appelle Pierre, Alberto, Kamel ou Emmanuel. Pour le savoir, il faut poser la question ou faire l’objet d’un contrôle. Le pseudonymat sur le web n’est pas si différent : pour connaître l’identité d’un internaute, la justice doit en quelque sorte poser la question à un opérateur, par exemple.

Les gens changeraient-ils fondamentalement d’attitude sous leur vrai nom ? On peut en douter quand on voit les échanges parfois très agressifs que l’on observe sur Facebook, alors que la pratique du nom réel est répandue. On peut aussi en douter quand on voit ce qui peut se passer dans la rue. Même lorsque de la violence se fait à visage découvert, il reste nécessaire d’enquêter pour identifier les individus.