Le « proximity tracing » est une solution avancée par certaines entreprises pour faire revenir plus rapidement leurs employés au travail. Mais la pratique, très intrusive, n'est pas approuvée par la Cnil.

Le concept est simple, nous informe le communiqué de presse : pour garantir le retour au travail des employés et leur sécurité, il suffit de passer au « traçage de proximité ».
« Par exemple, dès qu’un employé arrive sur le site, vous pouvez le suivre grâce à son badge, et voir très précisément dans quelle partie du building il va, dans quelle salle de réunion il se rend, etc.  », explique Sunalini Sankhavara, la directrice produits de Mist, la société qui propose cet outil miracle. «  Si notre système voit qu’il y a trop de gens à un endroit, une alerte sera automatiquement envoyée, demandant aux personnes de se disperser ». Fin du problème.

Ce système, le proximity tracing, va beaucoup plus loin que le contact tracing en prenant en compte non seulement les interactions, mais la localisation des personnes. L’application développée par le gouvernement français StopCovid, par exemple, ne connaît jamais la géolocalisation des personnes qui l’utilisent et a seulement accès à certaines données permettant de contacter les utilisateurs s’ils ont été en contact avec une personne atteinte de la Covid-19. Le dispositif de proximity tracing surveille les déplacements et sait où les personnes équipées sont, le tout avec une précision impressionnante.

« La technologie permet-elle de faire la différence entre les différentes salles ? », demande Tom Wilburn, le vice-président de Mist, dans une vidéo promotionnelle expliquant leur système de tracing. «  Parfaitement  », répond Sunalini, « si 15 personnes sont dans une salle prévue pour 20, ils ne respectent pas les consignes d’occupation de l’espace et nous leur envoyons une notification. »

Un dispositif basé sur le Wifi et le Bluetooth

Mist est une entreprise spécialisée dans les réseaux Wi-Fi d’entreprises, et a basé son succès sur l’utilisation d’intelligence artificielle par les WLAN. Elle équipe de nombreuses universités et centres hospitaliers, et compte parmi ses clients quelques-unes des plus importantes entreprises américaines et européennes, dont le français Leroy Merlin.

Contacté, Mist n’a pas souhaité répondre à nos questions, n’ayant « pas grand-chose de plus à dire que ce qui se trouve dans le communiqué  », selon l’agence chargée de leurs relations presses. Le communiqué de presse en question est pourtant avare en informations, et il faut regarder attentivement leur site pour avoir plus d’information sur le fonctionnement de leur système de traçage.

Les réseaux Wifi peuvent être utilisés pour le proximity tracing // Source : Numerama

Toujours dans la même vidéo promotionnelle, l’équipe de Mist explique que les employés devraient porter sur eux des badges avec un composant Bluetooth afin de pouvoir être localisés, et que les équipements connectés au réseau Wi-Fi seraient un autre outil utilisé pour connaître le nombre précis d’employés dans un endroit défini. « Notre solution se base sur les réseaux Wifi Mist déjà déployés dans les locaux, auxquel s’ajouteront les badges équipés Bluetooth de tous nos employés  », résume Tom Wilburn. Pas besoin d’installer d’applications sur son téléphone, il suffit d’être présent et connecté au Wifi.
Le vice-président explique également que, dans le cas où un employé serait atteint par la Covid-19, il serait très facile de retracer son parcours et ses interactions avec ses collègues, simplement en regardant les données collectées par son badge. À aucun moment de la vidéo, ni dans les communiqués de presse, il n’est fait mention du consentement des employés.

Pas de cadre légal

Mist est, pour l’instant, l’une des seules entreprises à commercialiser une solution de tracing aussi poussée, mais la course est déjà lancée entre les gouvernements et les entreprises. Singapour envisage de faire porter des bracelets connectés à ses citoyens, Google et Apple ont collaboré pour permettre le développement d’applications de contact tracing… Mais ces technologies de traçage sont encore très peu encadrées : en France, l’application StopCovid a reçu l’aval de la Cnil et son utilisation est soumise à un décret, mais les mêmes précautions ne sont pas prises partout. Aux États-Unis, rien ne régule pour l’instant de telles applications.

La solution de Mist est-elle déjà appliquée en France par certaines entreprises ? Numerama n’a pas réussi à retrouver de potentiels clients, mais l’option n’est pas à exclure. La Cnil, que Numerama a contactée, n’avait en tout cas « pas été consultée par des entreprises envisageant de mettre en place cette solution ». Plusieurs aspects de l’outil de Mist poseraient problème pour sa mise en place, en premier lieu le consentement des employés, qui pourraient difficilement se passer de Wi-Fi dans les bureaux. « Il est difficile de s’assurer de la liberté du consentement des employés au vu de la dépendance résultant de la relation employeur/employé  », rappelle la Cnil. De plus, l’employeur pourrait avoir connaissance de données de santé de ses employés, « ce qu’il n’a pas à connaître ».

Dernier aspect particulièrement dérangeant : la surveillance continue des employés du moment où ils poussent la porte du bâtiment, jusqu’à ce qu’ils en repartent. « Le fait que ces solutions reposent sur une surveillance systématique des employés dans l’ensemble de leurs déplacements y compris possiblement sur leurs temps de pause […] soulève beaucoup de questions  », conclut le porte-parole de la Cnil.

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