Fin mars 2019, Google a annoncé son projet Stadia. En France, le cloud gaming est déjà une réalité grâce à Shadow. Peut-on comparer les deux offres ? Nous avons essayé.

Si l’on prend un peu de recul par rapport aux annonces de Google concernant le jeu vidéo en streaming, on sait que le concept même dépend d’une chose qu’aucun des acteurs ne maîtrise : la connexion à Internet. Les pays qui proposent massivement le débit et la latence qui permettent à ces services de répondre aux attentes des clients sont peu nombreux — pour ne pas dire inexistants. La 5G, avec ses promesses de belle bande passante et d’une latence améliorée pourraient faire avancer les choses, mais elle n’est aujourd’hui qu’au stade expérimental.

Cela ne signifie pas non plus que le cloud gaming est un rêve impossible. Depuis son lancement, nous testons à Numerama les différentes versions de Shadow, service français qui a pris une belle avance en présentant ses premiers prototypes il y a deux ans maintenant. Nous écrivons régulièrement des points d’étape pour rendre compte des évolutions de la plateforme. L’annonce de Google Stadia a donné lieu à un communiqué faussement enjoué du fondateur français — les mauvaises langues de la rédaction diront que les tournures rappelaient les déclarations de BlackBerry et Nokia à l’annonce du premier iPhone.

Reste que Shadow, derrière la comm’, a de nombreux arguments. C’est l’heure de les affronter aux promesses de Google.

Round 1 : quel est le meilleur produit ?

On tranchera la question très vite : Shadow a un produit, Google n’en a pas. À l’heure où ces lignes sont écrites, la boîte Shadow Ghost de la rédaction est branchée à un écran et fait tourner un jeu vidéo en 1080p à 60 fps. Du côté de Google, on a un beau site internet.

Round 2 : quelle est la meilleure infrastructure ?

Quand vous avez du cloud, pour n’importe quel produit, l’infrastructure réseau et le serveur font une grande partie du travail. Dans le cas du cloud gaming, le terminal entre les mains du client se charge de décoder un flux vidéo et d’envoyer les informations des accessoires (souris, clavier, manette…) au serveur.

Et là, Google arrive avec l’artillerie lourde. Le géant du web n’est pas arrivé où il est avec trois bouts de ficelle et possède des serveurs et centres de données partout dans le monde. 7 500 « nodes », soit autant de nœuds capables de fournir la puissance nécessaire aux utilisateurs, propulseront Stavia dans le monde entier. De son côté, Shadow a trois datacenters et doit investir pour grossir. Google, comme Microsoft, a déjà une infrastructure cloud solide et éprouvée. Difficile pour une startup française, même si elle lève des millions, de rivaliser avec un géant installé qui peut encore investir des milliards.

Round 3 : quel est le service le plus ambitieux ?

Shadow s’est donné pour mission de rendre transparente l’utilisation d’un ordinateur pour gamer dans le cloud. Pour cela, l’entreprise propose un lanceur qui peut s’installer sur la plupart des plateformes et qui lance un ordinateur sous Windows 10. À l’utilisateur ensuite d’en faire ce qu’il souhaite : installer ses jeux, ses applications, etc. Ce modèle convient aux joueurs confirmés, mais pourrait dérouter le grand public qui s’attendrait à avoir simplement des boutons pour lancer des jeux.

Dans les faits, Shadow est encore jeune et les clients essuient encore les plâtres. Notre Shadow Ghost a dû être changée, car elle ne fonctionnait pas, la configuration est parfois pénible et les soucis quotidiens sont nombreux — pas plus tard qu’aujourd’hui, toutes les souris sans fil de la rédaction ont cessé de fonctionner sans aucune raison et il a fallu brancher une souris filaire pour reprendre le contrôle de Shadow.

Shadow Ghost // Source : Shadow

On ne compte plus non plus les micro-soucis, corrigés petit à petit, au niveau du son, de l’affichage ou des pilotes audio. On voit que les équipes techniques de Shadow travaillent dur pour rendre leur produit parfait et le SAV est toujours réactif, mais pour l’heure, on est loin de la transparence à l’usage. Même quand tout se passe bien, on perçoit la différence entre le flux Shadow sur un écran 4K haut de gamme et le flux sorti par un ordinateur fixe de dernière génération.

En clair, Shadow nous fait connaître les frustrations et les déconvenues… liées à son existence. Et ce qu’on pardonnait quand on venait nous installer les premières cartes mères capables de décoder le flux Shadow passe moins aujourd’hui sur un produit commercialisé.

De son côté, Google a l’avantage de la feuille blanche et l’expérience project Stream, malgré les conditions de test, était bluffante. On clique sur un bouton dans Chrome, le jeu s’ouvre, on joue. C’est toute cette simplicité de l’offre qui nous fascine : quand Shadow s’embête avec Windows, des lanceurs aux configurations obscures (le grand public sait-il choisir sur la fenêtre d’accueil son flux vidéo ?) et des projets étranges (faire des méta-jeux communautaires ?), Google a une vision d’extrême simplicité qui nous séduit. Quand Shadow souhaite inventer le jeu vidéo sur PC de demain, Google ambitionne d’inventer le jeu vidéo de demain.

Round 4 : quel est le service le plus accessible ?

Shadow nous a passionnés avec sa culture nerd. Emmanuel Freund n’est jamais avare de détails sur les arcanes de son service et peut passer des heures à nous expliquer les problèmes liés au stockage des fichiers et la technicité des méthodes employées pour les résoudre. On adore, mais ce n’est pas très commercial.

À côté, Google promet un service sans transition sur tous les appareils équipés de Chrome, de l’ordinateur au Chromecast en passant par le smartphone. Le tout, déclenché en une pression sur un bouton, avec un Controlleur universel capable de passer tout aussi rapidement d’un service à l’autre. Google sait aussi que créer une communauté de gamer pour utiliser son service est complexe. Chance : il peut s’appuyer sur YouTube et ses millions de joueurs qui viennent voir chaque jour des streamers.

Et c’est là où la stratégie Google est payante : Shadow doit inventer des usages et a créé une communauté de passionnés qui trouve une valeur à être dans une niche, quand YouTube a déjà un univers communautaire qui n’attend plus que la dose d’interactivité offerte par Stadia. Reste que Shadow a une cible bien défini et qui sait pourquoi elle paie.

Round 5 : quel service a le meilleur catalogue de jeux ?

Shadow a virtuellement tous les jeux disponibles sur PC à son catalogue — et notamment les titres les plus populaires du moment que sont Apex Legends et Fortnite. Google a… Doom Eternal.

Le logiciel est la pierre angulaire de la stratégie Google et le géant le sait : il a donné à Jade Raymond les commandes d’un studio chargé de créer des jeux en interne et d’accompagner les studios partenaires dans le développement ou le portage de leurs titres sur Stadia. Lors de la conférence inaugurale, les partenaires étaient rares et plusieurs grands noms du jeu vidéo étaient absents — EA et Epic en tête.

Ubisoft a posé son logo sur un des slides, vu qu’il était partenaire sur le test de Project Stream, mais n’a pas annoncé de jeu. Mais ni id Software, ni Ubisoft, n’ont aujourd’hui des titres aussi populaires que Fortnite, Apex ou PUBG à leur catalogue. Sans même évoquer les titres Blizzard ou League of Legends qui continuent d’être joués et massivement streamés. Si Google n’a pas la carte software dans sa manche, alors Stadia n’aura aucun intérêt au-delà de quelques titres et des expériences développées en interne.

Ce round pourrait à lui seul sceller le destin de Stadia.

Round 6 : quel service est le plus puissant ?

Google a annoncé un partenariat avec AMD pour gérer la partie GPU de Stadia. C’est une aubaine pour AMD qui peine à rivaliser avec son concurrent Nvidia sur le marché des cartes graphiques. D’après Google, Stadia à l’heure actuelle offre plus de puissance à un joueur qu’une PS4 et une Xbox One X réunies — le jeu en 4K à 120 images par seconde est en ligne de mire.

De son côté, Shadow avait promis une mise à jour fréquente de ses composants. Depuis le passage aux dernières Nvidia de série 10 l’an dernier, aucune nouvelle. Les séries 20 n’ont pas été annoncées. De même, Shadow doit composer avec des options issues du monde des PC, comme du stockage supplémentaire sur disque en option, ce que Google n’aura probablement pas à offrir au-delà des offres « cloud » déjà disponibles. En l’état et avant les mises à jour de Shadow, Google a l’avantage… théorique.

Round 7 : quel service est le plus clair ?

Dans son communiqué de presse, Shadow avance que Google Stadia va démocratiser le cloud gaming et donc participer à éduquer le grand public sur le sujet. Et il est vrai qu’aujourd’hui, si on sort des technophiles, dire à une personne qui ne connaît pas bien les dernières évolutions du web qu’elle va payer tous les mois pour un accès à un ordinateur sous Windows 10 vide, c’est complexe. Dire « C’est un Netflix du jeu vidéo  » et proposer un abonnement mensuel pour un catalogue de titres, c’est déjà plus simple.

Mais Google, qui n’a pas communiqué sur son modèle d’affaires, pourrait même aller au-delà : complètement dépasser la notion de cloud gaming et de cloud. Les interfaces des services de Google se prêtent à l’ajout de boutons qui pourraient simplement dire « Jouer » sur la fiche d’un produit, ou « Rejoindre la partie » sur la vidéo d’un Youtubeur en pleine partie. En agrégeant Stadia avec ses services, Google n’a même pas besoin de pédagogie ou d’explication, seulement de boutons. Et en termes de communication, cela fait une grosse différence.

Ulrich Rozier, co-fondateur d’Humanoid, est actionnaire du groupe Blade (Shadow).

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