Qui a inventé l'iPhone ? Non, ce n'est pas Steve Jobs en 2007. Certains des esprits les plus brilliants d'Apple inventaient déjà le smartphone moderne 17 ans plus tôt, alors que le Web n'existait même pas encore.

La sortie de chaque nouvel iPhone est un grand événement pour toute l’industrie du mobile. Ce smartphone est souvent présenté comme le fruit par excellence du génie de Steve Jobs, que l’on s’imagine encore souriant sur scène en tenant l’appareil. Pourtant, ce n’est pas à Jobs que l’on doit l’invention du smartphone, ni même la vision derrière tous ses usages modernes. L’origine de cet appareil révolutionnaire se trouve bien chez Apple — mais 17 ans plus tôt, en 1990, alors que Steve Jobs a été licencié depuis des années.

Le documentaire General Magic, projeté depuis cet avril dans plusieurs festivals, retrace l’histoire de la firme éponyme avec des images tournées à l’époque par la réalisatrice Sarah Kerruish. « Imaginez une classe de lycée où chaque élève va changer les vies de milliards de personnes », s’émerveille le coréalisateur Matt Maude : General Magic s’avérera en effet être un échec, mais ses anciens employés sculpteront une partie considérable de notre XXIè siècle numérique. En attendant que le film soit disponible sur les plateformes de streaming dédiées, nous vous proposons un résumé de cette histoire folle qui a changé le monde.

La startup au lapin

À la fin des années 80, Apple se porte encore bien sur son marché de niche de l’éducation. Steve Jobs a été poussé à la sortie quelques années plus tôt, suite au lancement du Macintosh et à ses ventes décevantes. La légendaire « équipe du Macintosh », qui regroupe des noms comme Andy Hertzfeld, Bill Atkinson, Joanna Hoffman ou Susan Kare, rêve doucement du next big thing — encore faut-il savoir en quoi il consistera.

C’est en 1988 qu’arrive chez Apple un certain Marc Porat. Auteur d’une thèse visionnaire à l’université de Stanford sur les futures transformations de l’ère du numérique, c’est par exemple à lui que l’on doit le terme « économie de l’information ». Il se décrit avec humour comme un voyageur dans le temps qui aurait vu dans le futur un appareil omniprésent, capable de tenir dans la main, avec lequel tout le monde pourrait communiquer avec tout le monde. Passionné par ce que ces ordinateurs miniatures pourraient apporter en termes d’interactions entre individus, il prédisait les réseaux sociaux en imaginant qu’on s’échangerait des photos sur un service nommé… « Facebase ».

« Un minuscule ordinateur, un téléphone… il doit être beau. Vous ne pourrez plus vivre sans »

Ces prémonitions, d’une justesse frappante, sont déjà très infusées la philosophie du design de la firme de Cupertino. Alors qu’il n’a jamais rencontré Steve Jobs et que Jony Ive hésite encore à rejoindre Apple, Marc Porat écrit dans ces termes au CEO John Sculley en 1990 : « Un minuscule ordinateur, un téléphone, un objet très personnel… Il doit être beau. Il doit offrir le même genre de satisfaction personnelle que de la joaillerie fine, et émaner de la valeur même quand il n’est pas utilisé. Il offrira le confort d’une pierre angulaire, la satisfaction tactile d’un coquillage, le ravissement d’un cristal. Une fois que vous l’utiliserez, vous ne pourrez plus vivre sans. »

L’idée remonte jusqu’aux anciens de l’équipe du Macintosh, qui sentent revivre la magie de leurs travaux sous Steve Jobs. Le projet est proposé en interne chez Apple et poursuit son cours pendant quelque mois, mais intéresse peu la direction. « L’idée était trop grande même pour Apple », décrit John Giannandrea, un des participants à l’initiative. C’est en mai 1990 que Marc Porat, Andy Hertzfeld et Bill Atkinson proposent à John Sculley de créer une startup indépendante dont ce dernier présiderait le conseil d’administration. Joanna Hoffman et Susan Kare rejoignent vite la nouvelle firme, accompagnées de plusieurs autres employés d’Apple.

Le lapin des bureaux de General Magic est devenu la mascotte de l’entreprise. CC Toms Baugis

Le nom de la startup fait référence à la célèbre phrase de l’auteur de science-fiction Arthur C. Clarke, pour qui « toute technologie suffisamment avancée est impossible à distinguer de la magie ». « General Magic » ferait ainsi suite à General Motors et à General Electrics dans l’ère du numérique, et ses employés se surnomment les « Magiciens ». Le logo — un lapin dans un chapeau — s’inspire de Bowser, le lapin de compagnie qui gambade en toute liberté dans les locaux de la firme.

Le projet, lui, a tout pour être complètement fou. Les ordinateurs tenus en main, qui porteront plus tard le nom de PDA dans la bouche de John Sculley, n’ont eu que quelques prototypes depuis le début des années 80. Les « téléphones portables » font encore la taille d’une brique. Le World Wide Web n’existe pas encore (il ne sera lancé qu’en 1991) et Internet est rudimentaire. Les écrans tactiles, dont les Magiciens pensent déjà qu’il sera l’interface incontournable d’un tel appareil, sont encore grossiers et à peine utilisables pour ce genre d’applications. Les communications nécessitent d’imposants « modems » physiques, trop gros pour être incorporés dans un objet tenu en main, et le Wi-Fi commence à peine à naître. Les premiers SMS n’ont même pas encore été envoyés.

Jeux en ligne, app store, e-commerce, emojis et stickers

Tout est à inventer, et l’ancienne équipe du Macintosh fait foisonner sa créativité. Susan Kare, la designeuse graphique, conçoit l’interface de l’appareil comme une métaphore de la maison — un thème assez classique pour l’époque, mais dont le contenu a des ressemblances stupéfiantes avec nos usages actuels. L’utilisateur peut se rendre dans le « salon » pour jouer à des jeux, dont certains en ligne. Une « rue commerçante » donne accès à des boutiques sur Internet. Une boutique d’applications permet de télécharger des logiciels, exactement comme un app store d’aujourd’hui.

Une application de messagerie conçue par Bill Atkinson permet de mélanger notes écrites, messages vocaux et animations, dont un fameux « citron qui marche ». Il est tout bonnement question d’emojis et de stickers. L’ingénieur Tony Fadell parvient à mettre au point un remplacement logiciel aux modems physiques, ce qui aurait poussé le directeur de la division modems de Mitsubishi à se frapper la tête contre la table lors d’une réunion avec General Magic.

La startup ne mâche pas son ambition de rallier toute la téléphonie autour de leur propre standard, tout comme IBM et Apple régnaient sur l’ordinateur personnel. À cette fin, une alliance est établie avec les constructeurs de matériel Sony, Motorola et Apple ; l’opérateur télécom AT&T les rejoindra par la suite. General Magic se concentrerait sur Magic Cap, qu’on qualifierait aujourd’hui de système d’exploitation mobile, et laisserait aux fabricants le soin de finaliser le hardware.

Trahison chez Apple

Dans la Silicon Valley, l’innovation est gage de survie. Mais comme General Magic l’apprendra à ses dépends, avoir des idées trop visionnaires peut être fatal. Le premier coup de couteau dans le dos vient de l’entreprise même d’où la startup est issue : Apple. En 1992, alors qu’il préside encore le conseil d’administration de General Magic, John Sculley annonce chez Apple le lancement d’un futur PDA nommé « Newton ». Celui-ci ne semble d’abord pas empiéter sur les plates-bandes de Magic : il est bien plus haut de gamme, et ressemble plus à une tablette d’aujourd’hui qu’à un smartphone.

Mais bientôt, lors de réunions à General Magic, les Magiciens remarquent que Sculley prend un volume suspect de notes sur les détails de leur produit. La Newton rencontre en effet un problème crucial, qui frappera aussi Magic de plein fouet. Ces PDA sont beaucoup trop en avance sur leur temps, et n’ont à leur disposition que des technologies balbutiantes au coût exorbitant. En résulte un produit tellement cher que même le Apple d’aujourd’hui n’oserait pas l’assumer : le prix de la Newton, initialement estimé à 5 000 dollars de l’époque (7 700 euros), est ré-évalué à 10 000 dollars (15 500 euros).

L’Apple Newton fait environ la taille d’un iPad Mini. CC htomari

Sculley décide donc de faire pivoter son projet vers un appareil de poche à 500 dollars (770 euros), peu sophistiqué et conçu pour une mise sur le marché la plus rapide possible. Les fonctionnalités Internet de la Newton se limitent à envoyer des messages, et ce uniquement en étant branché au réseau avec un câble. Le PDA mise plutôt sur la reconnaissance de l’écriture manuscrite : taper sur un clavier virtuel avec un stylet est vu comme trop peu ergonomique. Pour General Magic, c’est une trahison, d’autant plus amère que beaucoup de ses employés sont amis avec des ingénieurs de la Newton.

Le Newton, une catastrophe dès son lancement

La Newton s’avère être une catastrophe dès son lancement en août 1993. Coupable d’avoir voulu inventer le smartphone avant l’heure, Apple entre dans la tourmente. John Sculley est éjecté, plongeant la direction dans des années de chaos, et la firme s’engouffre dans une spirale financière qui la poussera au bord de la faillite en 1996. Seul le retour de Steve Jobs la sauvera sur le fil. General Magic connaîtra de même un destin funeste pour avoir été trop révolutionnaire, mais son sort viendra plus lentement.

Entre-temps, le marché des PDA est décrédibilisé, et General Magic n’a toujours pas lancé de produit. À court de financements, elle doit de plus jongler entre les injonctions rivales de géants comme Sony ou AT&T qui siègent à son conseil d’administration. En 1995, la startup prend le pari osé de s’introduire en bourse. C’est un succès : son action, cotée initialement à 14 dollars, s’envole sur la première journée pour attendre 32 dollars à la clôture. Mais l’euphorie cesse vite : quelque mois plus tard sort son premier PDA, le Sony Magic Link, à 800 dollars. Il ne s’en vend que 3 000 unités.

General Magic produit un des premiers appareils grand public pilotés par assistant vocal

Focalisés dans leur bulle et plongés dans leur logique de systèmes fermés, les Magiciens ont raté ce qu’ils auraient pourtant dû voir comme du pain béni : le Word Wide Web. Trop proche d’AT&T, la startup ne voulait pas griller ses relations avec le géant des télécoms. Elle préférait tout miser sur l’infrastructure propriétaire de ce dernier, PersonaLink, qui finira pourtant mise au placard en 1996 faute d’intérêt. Après le fiasco du Magic Link, General Magic redesigne un produit doté d’une fonction téléphone et d’un navigateur Web. En 1995, l’équivalent de l’iPhone sous iOS existait ainsi pratiquement sur le papier, avec une livraison prévue pour 1997. Mais pour beaucoup d’employés, c’en est trop. Cela fait cinq ans qu’ils travaillent sur un projet sans en voir le bout. « On est trop fatigués pour pivoter. », se désole Andy Hertzfeld.

Ce qui reste de la startup tente de rebondir grâce à la reconnaissance vocale. Le PDA Portico, lancé en 1997, est le premier appareil grand public qui se veut être piloté par à un assistant vocal. General Magic produit également MyTalk, le premier logiciel de reconnaissance vocale à rencontrer une large diffusion commerciale. Au tournant du millénaire, la startup signe un partenariat avec General Motors pour embarquer un assistant vocal et des fonctionnalités d’e-mail sur les voitures. Mais Magic est vidée autant de sa substance que de ses employés. La firme fait faillite en 2002.

Ainsi naîtra Android

Contrairement à Apple, General Magic ne sera pas sauvé par un deus ex machina. Pourtant, ses rêves ne s’arrêteront pas là, car rien ne meurt vraiment dans la Vallée. Tel Fairchild Semiconductors dans les années 60, dont les employés bâtirent des géants des microprocesseurs comme Intel et AMD, les visions de Magic essaimeront dans toute la Silicon Valley en même temps que ses ingénieurs, et se réincarneront dans quelques-uns des produits les plus emblématiques de notre temps.

Pierre Omidyar est un de ceux qui partent le plus tôt. En 1994, en discutant avec ses collègues au restaurant autour des fonctionnalités d’e-commerce de General Magic, il émet l’idée d’un service d’enchères en ligne entre internautes. Après avoir vu son projet refusé plusieurs fois par les équipes légales de la firme, qui lui conjuraient de « ne pas faire confiance aux internautes », il fonde sa propre startup en externe sous le nom d’eBay.

Le mélomane Tony Fadell se rend chez Philips, où il participe à la conception d’un PDA. Contacté par Steve Jobs, fraichement revenu chez Apple, qui exprime son souhait de fabriquer un PDA permettant « de transporter mille chansons dans sa poche ». Il est embauché par Apple où il est crédité comme le co-inventeur de l’iPod puis de l’iPhone ; il fondera plus tard la startup de domotique Nest, elle-même rachetée par Google.

eBay, l’iPod, l’iPhone, Android

Kevin Lynch occupera la fonction de CTO (Chief Technical Officer) chez Adobe, après ses travaux sur le logiciel de développement de sites web Dreamweaver. Grand avocat de la plateforme Flash, pionnière du multimédia sur le Web dans les années 2000, il a souvent eu des débats houleux avec Steve Jobs, qui était hostile à cette technologie. Il est aujourd’hui VP de la technologie chez Apple et supervise l’Apple Watch.

John Giannandrea devient un des premiers employés de Netscape, un navigateur Web emblématique de la fin des années 90 qui subsiste aujourd’hui sous la forme de Mozilla Firefox. Il travaille dans la reconnaissance vocale, puis cofonde la startup Metaweb qui vise à rassembler tout le savoir d’Internet dans une base de données. Il est nommé à la tête des divisions search et IA de Google après que ce dernier ait racheté Metaweb pour en faire son Knowledge Graph. Giannandrea a été recruté il y a quelques mois comme VP de l’intelligence artificielle chez Apple.

Android est issu de General Magic. cc nekoroid

Megan Smith fonde le site lesbien PlanetOut, avant de travailler onze ans à Google où elle officie comme VP du développement business. Elle se marie en 1999 à Kara Swisher, journaliste tech et fondatrice du site Recode, dont elle a divorcé depuis. Elle quitte Google en 2014 pour rejoindre le poste de CTO des États-Unis sous l’administration Obama, le plus haut poste du gouvernement américain consacré à la technologie.

Steve Perlman cofonde WebTV, le premier projet commercial à vouloir relier un téléviseur à Internet. Il y est rejoint par un autre ancien d’Apple et de General Magic, un certain Andy Rubin, dont sa passion pour la robotique l’avait fait surnommer « Android » par ses collègues de Cupertino. Après le rachat de WebTV par Microsoft, Andy Rubin cofonde en l’an 2000 la startup Danger, qui fabriquera en 2002 les premiers véritables smartphones à être mis sur le marché. Quand Danger sera à son tour racheté, Rubin fondera une discrète startup de systèmes d’exploitation mobiles nommée Android, qui sera rachetée par Google en 2005.

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