Peut-on « jailbreaker » un avion de chasse comme un simple iPhone pour s’affranchir de la tutelle américaine, et du « kill switch » du F-35 ? Lancée par le secrétaire d’État néerlandais à la Défense, cette piste relance le débat sur la souveraineté des flottes de F-35 en Europe face au risque de blocage à distance

Les États-Unis pourraient-ils clouer au sol les F-35 des pays alliés qui les ont achetés, si ceux-ci les utilisent contre leurs intérêts ? L’hypothèse d’un « kill switch » secret à bord de ces avions ultra-modernes est discutée depuis longtemps, sans pour autant avoir dissuadé les clients concernés de renoncer à ces aéronefs achetés à prix d’or.

Mais le désalignement croissant entre Washington et les pays européens en matière de politique étrangère a accentué la crainte d’une entrave américaine. Que se passerait-il, en effet, si des armées du Vieux Continent emploient des F-35 pour fermer le ciel ukrainien (opération SkyShield) pour neutraliser les attaques russes, sans le feu vert de la Maison-Blanche ?

Face à ce péril, les clients de Lockheed Martin, le fabricant américain du F-35, semblent avoir déjà en tête une parade, dans le cas où l’Amérique tenterait d’actionner cet « arrêt d’urgence ». L’idée ? Jailbreaker le F-35 pour empêcher Washington d’interdire à ses partenaires de se servir de cet avion dans des scénarios qui lui déplaisent.

F-35 armes
Un F-35 en vol, avec la soute ouverte. // Source : OTAN

Cette perspective a été évoquée par Gijs Tuinman, le secrétaire d’État à la Défense aux Pays-Bas, signale le site Clash Report, en s’appuyant sur une intervention de l’intéressé à l’antenne néerlandaise de BNR Nieuwsradio, le 15 février 2026. À l’entendre, le F-35 pourrait être « débridé » un peu de la même manière qu’on débloque un iPhone.

Est-il possible de modifier le F-35 sans l’autorisation des USA ? Si les pays européens planchent sur cette hypothèse, cette question pourrait s’avérer sans importance, car on serait alors dans tout autre contexte. C’est ce que suggère Gijs Tuinman : « Ce n’est pas la question… nous verrons si les Américains montreront leur vrai visage. »

Invité à en dire plus, le secrétaire d’État à la Défense a déclaré qu’il n’est pas censé dire cela et qu’il n’en dira pas plus à ce sujet. Actuellement, les Pays-Bas disposent d’une cinquantaine de F-35 (sur une commande de près de soixante). Ils sont un partenaire industriel de haut niveau, et produisent une partie des composants à bord.

Ailleurs en Europe, six pays ont commencé à recevoir des F-35. C’est le cas de la Belgique, du Danemark, de l’Italie, de la Norvège, de la Pologne et du Royaume-Uni. L’avion a par ailleurs été commandé par l’Allemagne, la Finlande, la Grèce, la République tchèque, la Roumanie et la Suisse. L’Espagne, un temps sur les starting-blocks, s’est retirée.

Un défi technique herculéen

L’indépendance logicielle est-elle possible sur le F-35 pour échapper à ce « kill switch » ? Peut-être, mais la tâche s’annonce herculéenne : Clash Report signale que le code source de l’avion ferait plus de 8 millions de lignes tout en étant protégé par plusieurs couches de sécurité. Le travail d’ingénierie pour déplomber l’avion serait de longue haleine.

Par ailleurs, il ne suffit sans doute pas de « hacker » le chasseur furtif pour recouvrer sa pleine souveraineté militaire. En effet, la capacité d’entrave des États-Unis sur le F-35 ne se résume pas à un simple bouton d’interruption brutal, mais à un ensemble de leviers et d’accès dont Washington pourrait profiter. C’est tout cela qui figure sous la notion de « kill switch ».

C’est justement ce qu’explique Joseph Henrotin, spécialiste des questions de défense, rédacteur en chef du mensuel Défense et Sécurité Internationale et auteur d’un ouvrage sur la question (Un avion pour les gouverner tous. Le F-35, prisme de la dépendance stratégique européenne), au micro du podcast Le Collimateur et dans les colonnes de L’Express.

L’avion en mode « abonnement »

En somme, réduire le risque à un simple bouton « On/Off » est une erreur. Il identifie en réalité « neuf familles de modes d’action » permettant de neutraliser l’appareil. L’Amérique n’a pas besoin d’éteindre les moteurs en plein vol ; il lui suffit de couper les mises à jour, d’entraver les fonctions de maintenance ou de cesser de former les pilotes.

Ainsi, explique-t-il, pour savoir si un F-35 est en état de voler, il lui faut se connecter au système ODIN (Operational Data Integrated Network). Par ailleurs, le système de guerre électronique repose sur une « bibliothèque de menaces » alimentée par le renseignement américain : or, ces informations sont décisives pour bien conduire une mission.

En somme, le F-35 n’est pas qu’un avion de combat classique, c’est un « système intégré centré sur les réseaux » avec des fonctionnalités qui le rapprochent d’un service informatique par abonnement. Jailbreaker l’avion ne l’empêcherait pas de voler, mais il serait alors davantage handicapé, car privé de tous les avantages de « l’abonnement ».

L’arme des pièces détachées

Mais la vulnérabilité la plus vive est peut-être matérielle, comme l’explique encore Joseph Henrotin. Les pièces détachées, en effet, restent la propriété des États-Unis jusqu’à ce qu’elles soient installées sur les avions (il y a une usine d’assemblage final qui se trouve en Italie et un entrepôt de stockage aux Pays-Bas).

Cette clause a déjà produit des effets. En juin 2025, des stocks européens de pièces détachées ont été unilatéralement redirigés vers Israël par les Américains, en raison de la guerre contre l’Iran, au détriment des flottes européennes. « Cette décision a sans doute eu des incidences sur les vols des F-35 européens », suggère Joseph Henrotin.

Tout cela pose l’enjeu du maintien en condition opérationnelle (MCO), un terme qui désigne la maintenance matérielle et logicielle des équipements militaires pour qu’ils demeurent utilisables. Ce que suggère l’analyste des questions de défense Stéphane Audrand, pour qui l’enjeu va au-delà du « simple » débridage du F-35.

F-35
Un F-35 en vol. // Source : Alexander Cook

D’autres, à l’image d’Olivier Schmitt, professeur de sciences politiques et directeur de recherche à l’Institut des opérations militaires du Danemark, note que « c’est clairement une option du point de vue danois », ajoutant qu’aux yeux des propriétaires du F-35, « il y a en Europe toutes les compétences pour faire le MCO localement au besoin. »

Faudrait-il ensuite s’attendre à des représailles américaines si le scénario de Gijs Tuinman survient ? Sans doute, mais il signifierait que l’on est entré dans un autre monde : « Si on parle d’un découplage stratégique majeur qui justifierait une telle mesure, le risque juridique est clairement secondaire par rapport au besoin militaire », pointe Olivier Schmitt.

Il reste aussi à déterminer si c’est vraiment dans l’intérêt des États-Unis de se servir de ce « kill switch ». Car cela pourrait être la pire publicité pour le matériel militaire américain, et dissuader des pays de se fournir chez l’Oncle Sam, si l’équipement acheté n’est pas maîtrisé. Et la meilleure faveur à faire pour accélérer l’Europe de la défense.

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