La situation de crise entre la Russie et l’Ukraine risque d’avoir des retombées dans de nombreux domaines. Dans l’espace, ce genre de conflit pourrait-il aussi avoir des conséquences, notamment à bord de l’ISS ?

La décision a été annoncée le 21 février 2022 par Vladimir Poutine, au cours d’une allocution télévisée : le président russe a reconnu l’indépendance de deux régions séparatistes prorusses dans l’est de l’Ukraine. L’annonce a rapidement été condamnée par l’Union européenne, le Royaume-Uni, le Canada et les États-Unis, qui promettent des sanctions imminentes.

Dans ce contexte de très grave crise diplomatique, on peut s’interroger sur les nombreuses conséquences de cette situation — en premier, évidemment, pour la population ukrainienne. Qu’en est-il dans le domaine spatial ? L’escalade entre la Russie et l’Ukraine pourrait-elle avoir des conséquences jusque dans l’espace, notamment à bord de la Station spatiale internationale (ISS) ? Pete Harding, rédacteur spécialisé sur l’ISS pour le site NasaSpaceFlight, a apporté quelques éléments de réponse dans un intéressant fil de discussion sur Twitter le 22 février 2022.

Le segment russe est distinct du reste de l’ISS

L’ISS est composée de deux segments : un segment américain, constitué de modules développés par la Nasa (incluant aussi des modules conçus par les agences spatiales japonaise et européenne) ; un segment russe, formé des modules développés par Roscosmos, l’agence spatiale de Russie. Ce deuxième ensemble est distinct du reste de la station, à laquelle il n’est lié que par un seul module de la Nasa.

iss station modules
Modules russes (A et C), liés au reste de la station par le module B. // Source : Wikimedia/Domaine public

Pourrait-on alors imaginer que la Russie décide de désarrimer ses modules de l’ISS, dans un tel contexte d’accroissement des tensions ? « Ce n’est tout simplement pas techniquement faisable, estime Pete Harding. Les segments russe et américain sont tout simplement trop profondément intégrés et fournissent tous les deux des services dont l’autre a besoin ».

Le problème ne concernerait pas le commandement des segments, car les fonctions de contrôle et qui permettent la survie de l’équipage, existant sur le segment russe, ont été copiées à l’identique sur le segment américain. « La seule chose que le segment russe fournit et que le segment américain n’a pas, c’est un soutien propulsif », indique l’expert, ajoutant que « ses propulseurs sont le seul moyen de contrôle d’altitude propulsif ». Ces propulseurs du segment russe sont très importants, notamment, en cas de grandes manœuvres pour faire varier l’altitude de l’ISS — crucial, lorsqu’il faut éviter un débris spatial, par exemple.

Mais la Russie pourrait-elle décider d’enlever ce soutien propulsif au segment américain, sans mettre en danger son propre segment ? Pas vraiment, « puisque les deux segments sont physiquement attachés ». Autrement dit, la Russie priverait son propre segment de ce soutien propulsif, « le résultat final étant que les deux segments finiraient par retomber sur Terre ».

La Nasa pourrait-elle éteindre un composant clé pour l’énergie du segment russe ?

Du côté du segment américain, serait-il possible de prendre l’avantage sur la Russie, d’une quelconque façon ? La Nasa dispose en effet d’un gros atout, par rapport au segment russe : pour des raisons budgétaires, le segment russe n’a pas été doté de sa propre tour de panneaux solaires. Cela signifie donc que le segment russe dépend du segment américain pour obtenir son énergie électrique. C’est plus exactement le composant américain ARCU (pour « American to Russian Conversion Unit ») qui permet de transformer l’alimentation du segment américain de façon à ce qu’elle soit utilisable dans le segment russe. « Sans cela, le segment russe serait incapable de produire suffisamment d’énergie pour subvenir à ses besoins », résume Pete Harding.

Néanmoins, comme dans le cas du soutien propulsif du segment russe, menacer d’éteindre ce composant ne serait pas une bonne idée à mettre en œuvre pour la Nasa. Tout simplement parce qu’ « un segment russe sans puissance adéquate ne serait pas en mesure de fournir un soutien propulsif ».

Fermer l’écoutille entre les deux segments, un choix qui serait risqué

Autre éventualité : que se passerait-il si les Russes décidaient de fermer l’écoutille les séparant du segment américain, comme si l’ISS devenait alors deux stations accolées, mais distinctes ? Non seulement on pourrait se demander si les équipages habitués à vivre ensemble accepteraient d’exécuter l’ordre, mais en plus, cela pourrait poser problème en cas d’urgence ou de besoin d’évacuer rapidement l’ISS. « Si les écoutilles étaient fermées entre les segments (ce qui empêcherait la circulation d’air entre eux), la Russie serait totalement dépendante de ses propres systèmes de survie et ne pourrait pas être prise en charge par les systèmes de la Nasa en cas de panne. »

Et du côté des accès à la station ? Désormais, la Nasa dispose de son propre accès à la station avec la capsule Crew Dragon de SpaceX, mais si celle-ci rencontrait un problème, l’agence devrait pouvoir compter sur un Soyouz. Si l’accord permettant aux Américains de voyager dans un Soyouz et aux Russes de voyager dans un Crew Dragon n’existait plus, cela risquerait de poser une difficulté.

En conclusion, il semble donc indispensable que la Nasa et Roscosmos continuent à coopérer à bord de l’ISS, au moins un minimum, car, comme le résume bien Pete Harding, « les segments russe et américain dépendent l’un de l’autre pour leur survie ».