Le développement de technologies visant à modifier le climat de la Terre pour freiner le réchauffement ne fait clairement pas l’unanimité. Les problèmes sont tout à la fois scientifiques et politiques. Que risque-t-on à jouer avec le climat ?

Contre le réchauffement de la planète provoqué par les activités humaines, l’heure est aux solutions. Certaines visent à atténuer des dégâts inévitables, d’autres peuvent empêcher des conséquences plus graves, plus profondes. Parmi les projets en la matière, des scientifiques discutent, depuis plusieurs années maintenant, d’une solution corrective radicale : la géo-ingénierie climatique. Mais peut-être est-ce ici la voie du pompier pyromane.

Ce terme englobe des techniques visant à modifier volontairement le climat de la planète à grande échelle. En général, le concept est mobilisé quand il s’agit de projeter de telles techniques pour freiner les effets du réchauffement planétaire. En clair, il s’agit de procéder à un changement climatique volontaire corrigeant les effets néfastes du changement climatique provoqué par les activités humaines.

Ce type de projets est bien loin de faire l’unanimité. « Nous appelons à une action politique immédiate de la part des gouvernements, des Nations Unies et d’autres acteurs afin d’empêcher la normalisation de la géo-ingénierie solaire comme option de politique climatique », alertent des dizaines de scientifiques spécialisés dans l’environnement, dans une lettre ouverte publiée début 2022.

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Changer l’atmosphère de la Terre pour qu’elle reflète davantage les rayons du Soleil et éviter ainsi l’effet de serre… ce n’est pas sans risques. // Source : Pixabay

Atténuer le Soleil pour stopper le changement climatique

Il existe différentes voies potentielles de géo-ingénierie. Par exemple, la fertilisation de l’océan par le fer (ocean iron fertilization) consiste à ajouter des éléments de fer à la surface des océans, dans les zones qui en sont pauvres, afin de stimuler la production de phytoplancton, ce qui, biologiquement, pourrait contribuer à la séquestration du dioxyde de carbone (CO2) ailleurs que dans l’atmosphère.

De même, la remontée artificielle des eaux (artificial upwelling) consisterait à pomper les eaux fraîches profondes pour les faire remonter à la surface des océans, afin de stimuler l’activité phytoplancton — là encore pour faire baisser les niveaux de CO2. On trouve aussi l’idée d’une alcalinisation artificielle de l’océan : en ajoutant des substances alcalines à l’eau de mer — des minéraux (comme l’olivine) ou des substances artificielles (la chaux ou des sous-produits industriels) — on pourrait renforcer le puits de carbone naturel que sont les océans.

Mais la lettre ouverte publiée début 2022 évoque plus spécifiquement la géo-ingénierie solaire, aussi appelée solar radiation management (gestion du rayonnement solaire). Cette technologie, encore au stade hypothétique dans divers projets, consisterait à réduire artificiellement la quantité de rayons solaires arrivant sur Terre. L’une des voies serait d’injecter une dose précise de dioxyde de soufre dans la moyenne ou la haute atmosphère terrestre, afin d’épaissir artificiellement la couche de particules d’aérosol réfléchissant la lumière. En réfléchissant les rayons, on réduirait les risques d’effet de serre.

Cette technique est inspirée par ce que l’on observe dans la nature — en particulier les éruptions volcaniques qui, rejetant des particules, ont contribué à un refroidissement temporaire de surface (en 1883 en Indonésie ou en 1991 aux Philippines). Mais réaliser une telle opération volontairement, et en des quantités plus élevées pour que cela persiste, est une toute autre histoire. Ce n’est peut-être pas sans dangers.

Les risques de la géoingénierie solaire

La lettre ouverte liste trois dangers principaux à une atténuation artificielle des rayons solaires :

  • Le premier risque… est que les risques sont mal compris, voire qu’ils « ne pourront jamais être totalement connus », précisent ces scientifiques. On ne sait pas ce que l’on pourrait changer concrètement au climat, ni quel impact cela pourrait avoir sur l’agriculture locale, les ressources en nourriture et en eau. Il faudrait par ailleurs comprendre les impacts d’une région à l’autre, car cela n’aurait certainement pas les mêmes effets partout.
  • Ensuite, les auteurs de la lettre craignent que développer et promouvoir de telles technologies soit néfaste pour l’urgence climatique. « Les espoirs spéculatifs concernant la disponibilité future des technologies de géo-ingénierie solaire menacent les engagements en matière d’atténuation et peuvent dissuader les gouvernements, les entreprises et les sociétés de faire tout leur possible pour parvenir à la décarbonisation ou à la neutralité carbone dès que possible. »
  • Enfin, il se pose une question presque diplomatique : qui contrôle le système de géo-ingénierie de la planète ? « Le système actuel de gouvernance mondiale est inapte à développer et à mettre en œuvre les accords de grande envergure nécessaires pour maintenir un contrôle politique équitable, inclusif et efficace sur le déploiement de la géo-ingénierie solaire. » Or, sans contrôle démocratique et équitable d’un tel outil, cette voie pourrait poser certains risques de conflits.

Ces considérations ne sont pas nouvelles et sont souvent citées en opposition à la géo-ingénierie solaire. D’autres problèmes s’ajoutent, et un en particulier. Imaginons par exemple qu’un processus technologique de ce type soit soudainement interrompu : le réchauffement du climat qui adviendrait pourrait être soudain et catastrophique pour l’intégralité des écosystèmes.

« En bref, le déploiement de la géo-ingénierie solaire ne peut être régi au niveau mondial de manière équitable, inclusive et efficace », résument les auteurs et autrices de la lettre ouverte. Il faudrait, selon ces scientifiques, adopter un accord international de non-utilisation de la géo-ingénierie solaire.

« Jouer » avec le climat de la Terre semble donc être une tentative risquée, a fortiori car ce sont les activités humaines qui ont déjà mené à l’urgence climatique. D’autant que des solutions d’atténuation existent. En plus de freiner les émissions pour couper le problème à la source, des pistes comme peindre les villes en blanc, pour réfléchir la lumière solaire sans toucher au climat, sont de plus en plus évoquées pour vivre avec les effets du réchauffement. Dans tous les cas, la voie qui doit primer, d’après le dernier rapport du GIEC, est d’agir maintenant, à court terme.