Un vaccin n'est prêt que lorsqu'il est passé par toutes les étapes habituelles établies par la méthode scientifique. C'est valable aussi pour les médicaments.

« Nous avions le vaccin depuis tout ce temps », titrait le New York Magazine, le 7 décembre 2020, au sujet du vaccin de Moderna contre le coronavirus. C’est faux. Bien que le contenu de l’article soit plus prudent que le titre, son approche reste spectaculaire, et avec ce titre, il n’en fallait pas moins pour que la partie scientifiquement faussée du raisonnement commence à se diffuser sur les réseaux sociaux.

L’article du New York Magazine part d’une assertion, en introduction : « Vous seriez surpris d’apprendre que parmi le trio des vaccins les plus attendus contre le coronavirus, le plus prometteur, celui de Moderna, mRNA-1273, au taux d’efficacité de 94,5 %, a été conçu le 13 janvier ». Ce, avant d’ajouter qu’« il a été achevé avant même que la Chine ait reconnu que la maladie pouvait se transmettre d’humain à humain, plus d’une semaine avant le premier cas confirmé de coronavirus aux États-Unis. »

Mais, non, le vaccin de Moderna n’a pas été conçu le 13 janvier. La réalité est plus complexe qu’un tel résumé des choses. Le vaccin a été conçu entre le 13 janvier et décembre 2020.  Chronologiquement, le 11 janvier 2020 la Chine a publié la séquence complète du génome du coronavirus SARS-CoV-2. Dans les deux jours qui ont suivi, Moderna a récupéré la séquence de la protéine clé du virus, à partir de la séquence complète disponible, pour l’intégrer à sa formule d’ARN messager (technique sur laquelle Moderna planche depuis des années). La société explique elle-même : « Le NIH et l’équipe de recherche sur les maladies infectieuses de Moderna ont finalisé la séquence de l’ARNm-1273. »

Un vaccin ne peut pas être considéré comme prêt tant qu’il n’est pas passé par toutes les étapes nécessaires. // Source : Pexels

C’est ainsi que fonctionne un vaccin basé sur l’ARN messager. Il s’agit d’insérer au sein de cet ARN messager, contenu dans une molécule lipidique, des instructions génétiques pour que les cellules humaines produisent une protéine. Cette protéine produite, appelée Spike, est issue du coronavirus. Le but est d’entraîner le corps à la reconnaître et la détruire, pour bâtir une défense au cas où le pathogène se présenterait. L’ARN messager contient donc un bout de code issu du coronavirus.

À partir du moment où la séquence génétique complète du coronavirus est disponible, isoler la séquence de la protéine est assez rapide. L’infectiologue Nathan Peiffer-Smadja nous le précisait d’ailleurs au sujet de la course aux vaccins : il est assez logique que les vaccins basés sur l’ARNm soient les premiers arrivés, puisque la technique est relativement « facile ».

De longues étapes avec que « nous ayons le vaccin »

Malgré tout, ce n’est pas parce que la séquence est prête que le vaccin, lui, est prêt en tant que tel. Au 13 janvier, les chercheurs de Moderna ont seulement leur séquence d’ARN messager contenant les instructions pour produire la protéine. À cette date, aucun essai clinique n’a eu lieu sur aucun humain. L’efficacité de la molécule et ses effets ne sont pas établis. La dose exacte avec laquelle le vaccin doit être inoculé n’est pas connue — 25 µg ? 100 µg ? 200 µg ? Pour les effets secondaires, entre autres, cela n’a rien d’un détail. On ne sait pas non plus alors le nombre de jours séparant les doses, ou encore la meilleure forme que peut prendre la molécule pour stabiliser au mieux l’ARN messager, très fragile.

Au 13 janvier 2020, il n’y a clairement pas de vaccin de Moderna contre le coronavirus.

La FDA (Food and Drug Administration) a autorisé Moderna à procéder aux premiers essais cliniques le 4 mars, après avoir étudié la requête de l’entreprise. Car expérimenter sur l’être humain est une démarche qui n’est pas anodine, elle est donc régulée. La phase 1 des essais cliniques commence à la mi-mars, sur un petit échantillon de patients, et commence par des jeunes adultes avant d’étendre progressivement à des groupes plus âgés en l’absence d’effets néfastes détectés. Les résultats de la phase 1 sont prometteurs, mais on ne base pas un vaccin sur quelques dizaines ou centaines de personnes. La FDA doit alors autoriser un essai de phase 2 en étudiant les résultats de la phase 1. Cet essai de phase 2 commence fin avril 2020.

Progressivement, Moderna annonce des résultats positifs. Les recherches et résultats de la phase 1 sont publiés en juillet 2020 dans une revue scientifique, avec validation par un comité indépendant de l’entreprise, ce qui permet à la communauté scientifique d’y accéder. La phase 3, conduite sur des dizaines de milliers de participants, démarre fin juillet 2020. C’est déterminant : à une telle échelle, tout devient beaucoup plus significatif, l’efficacité comme les éventuels effets secondaires néfastes ou bénins. Il faut ensuite attendre plusieurs mois avant que Moderna ait suffisamment de recul pour annoncer que cette phase s’avère concluante. C’est ce qui aboutit, in fine, à la demande d’autorisation de leur vaccin en cette fin d’année.

La méthode scientifique ne peut être contournée même dans l’information

Tout ce procédé que nous avons ici brièvement résumé n’est pas là pour fleurir l’histoire de cette course aux vaccins. Ce sont des étapes indépassables dans la méthode scientifique : essais cliniques d’ampleur progressive, vérification des effets secondaires, autorisations légales phase après phase, publications scientifiques. La seule différence entre cette course et les temps normaux, c’est que des obstacles administratifs et financiers ont été levés, et que la recherche scientifique fait l’objet d’une émulation dans le partage de données. Le processus est accéléré, sans être toutefois précipité, car chacune de ces étapes est la raison pour laquelle à la fin nous obtenons un vaccin. Dans ce type de courses, nombre de vaccins et formules ont fait l’objet d’un abandon en cours de route lors d’une des phases, en raison d’échecs, mais vous n’entendez parler que de ceux qui se poursuivent et fonctionnent.

Simplifier les choses ne serait-ce que dans un titre ou une accroche en affirmant que le vaccin existait depuis tout ce temps est une erreur. Une erreur factuelle, mais aussi une erreur intellectuelle, puisque cela participe à donner une fausse idée du fonctionnement de la recherche médicale. C’est avec ce type d’approche fallacieuse que Didier Raoult a généré une polémique en se précipitant et en sautant toutes les étapes pour annoncer en quelques semaines à peine que sa prescription était un médicament-miracle. Il n’apportait alors pas plus de preuves que si n’importe qui affirmait que « la Terre est plate car on dirait bien qu’elle n’est pas ronde quand on marche quelques mètres ». Il s’est finalement avéré que l’usage de l’hydroxychloroquine n’est pas utile et peut même parfois aggraver les choses.

En définitive, la méthode scientifique a fait ses preuves en médecine. Elle réclame du temps, même si celui-ci peut être accéléré comme actuellement. Il est bon d’informer sur les faits scientifiques, certes, mais il est tout aussi utile de croire en l’intelligence de chaque citoyen et chaque citoyenne et donc de transmettre aussi des clés sur qu’est la méthode scientifique. Simplifier les choses à l’extrême, ce n’est pas totalement informer.

Crédit photo de la une : Pexels

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