Pendant la pandémie, une part de la population fait des rêves plus intenses que d'habitude, voire des cauchemars liés au coronavirus. Contagion, distanciation physique, apocalypse : ces thèmes sont récurrents dans ce qui semblent être des « nouveaux contenus de cauchemars collectivement partagés ».

« Je fais plus de rêves en ce moment, et même beaucoup plus, car je m’en rappelle jamais habituellement », nous confiait un lecteur lors du premier confinement. Cette intensification des rêves pendant cette période si particulière se traduisait dans beaucoup des témoignages par une plus grande quantité de rêves, des songes différents de d’habitude, ou bien très souvent par des cauchemars plus angoissants.

Il se trouve que ce lien entre la pandémie et les rêves n’est pas délaissé par la recherche scientifique en psychologie. Une équipe brésilienne a publié le 30 novembre 2020 les résultats de ses recherches, à partir de 239 comptes-rendus de rêves rassemblés en mars/avril 2020. Les comptes-rendus remis pendant la pandémie ont été comparés à d’anciens rapports remis en 2019 lors d’une autre étude, le but étant de relever des différences statistiques. Les résultats «  corroborent l’hypothèse selon laquelle les rêves de pandémie reflètent la souffrance mentale, la peur de la contagion et des changements importants dans les habitudes quotidiennes ayant un impact sur les liens sociaux », écrivent les chercheurs.

Cette étude utilise la technique des mots-clés : les personnes participant à l’étude doivent résumer leurs rêves dans des comptes-rendus écrits. Grâce à des outils d’analyse sémantique, les scientifiques peuvent alors relever des récurrences dans les rêves. En l’occurrence, ils observent que les notions de tristesse et de colère ont augmenté significativement ; tout comme les références à la contamination ou à la propreté. Les comptes-rendus de rêves remis par les participants pendant la pandémie sont par ailleurs étonnamment plus longs que ceux d’avant, ce qui illustre une intensification des rêves.

« Expérience traumatique collective »

L’analyse comparative des comptes-rendus avant et pendant la pandémie «  va au-delà du traumatisme vécu séparément par les individus », concluent les auteurs, relevant des similarités entre les rêves de bon nombre de participants. Cela reflète « une expérience traumatique collective, comme c’est souvent le cas lors d’épidémies, de guerres et de catastrophes naturelles ».

Ces chercheurs brésiliens en psychologie ont trouvé une corrélation significative entre une souffrance mentale et des rêves caractérisés par la tristesse ou la colère : plus quelqu’un souffrait d’isolement social en raison du confinement, par exemple, plus ces sentiments négatifs étaient présents dans leurs comptes-rendus de rêves. Les auteurs estiment que leurs conclusions confirment donc l’impact des enjeux du quotidien sur le contenu des rêves. Entre autres fonctions, certains songes semblent servir à simuler des menaces vécues lorsque l’on est éveillé. Plus l’on se sent menacé, dans un contexte angoissant, plus le cerveau va générer ces simulations pour extérioriser cette souffrance et trouver des voies de sortie.

Cette étude est réalisée sur un échantillon de patients de petite envergure. Autre défaut : elle se base sur les débuts de la pandémie, en mars/avril, ce qui est sûrement la raison pour laquelle les rapports de rêve font certes référence à la tristesse, la colère, la contamination, mais très peu à la mort par exemple. Elle reste donc assez partielle, mais elle n’est toutefois pas esseulée dans le paysage scientifique. Elle s’inscrit dans un continuum, avec des conclusions que l’on retrouve dans de plus en plus de travaux (comme d’autres domaines de recherche, la psychologie a été prise de court par la pandémie, il fallait donc du temps pour établir des comparaisons solides). Des sondages menés par YouGov et Harvard aux États-Unis vont également dans le sens de rêves plus intenses, reflétant des thématiques angoissantes provenant d’un stress important.

Contagion, distanciation, apocalypse : de « nouveaux contenus de cauchemars collectivement partagés »

D’intéressants travaux publiés en octobre 2020 dans Frontiers in Psychology par une équipe finlandaise avec plus de 800 participants montrent qu’un grand nombre d’entre eux faisaient plus de cauchemars qu’avant la crise. Ces cauchemars avaient là encore des points communs entre les participants. Les scientifiques ont pu identifier 33 groupes thématiques récurrents, dont 20 ont été évalués comme ayant un contenu angoissant.

Plus de la moitié de ces thèmes sont reliés à la pandémie : la contagion du coronavirus, la distanciation physique, les protections personnelles comme les masques, la dystopie ou encore une atmosphère d’apocalypse. Pour les auteurs, la pandémie génère de « nouveaux contenus de cauchemars collectivement partagés », ce qui rejoint la première étude brésilienne. « Nous étions impressionnés d’observer des contenus des contenus de rêve répétés entre individus qui reflètent l’ambiance apocalyptique du confinement lié au Covid-19 », indiquait Anu-Katriina Pesonen, l’autrice principale des travaux finlandais.

Le crise sanitaire liée au coronavirus SARS-CoV-2 a chamboulé notre quotidien, mais elle a aussi provoqué une déferlante d’informations et de désinformation. Un contexte qui peut créer du stress. // Source : Pixabay

Partager les rêves

La plupart de ces études psychologiques sur nos songes pendant la pandémie mettent l’accent sur les rêves comme indicateurs du niveau de stress, voire comme conséquence d’une forme de stress post-traumatique. Plus les participants étaient dans un haut état de stress, plus le contenu de leurs cauchemars était lié à la pandémie. Ce constat apparaît important puisque la santé mentale est un enjeu de cette crise sanitaire, tant elle bouscule nos vies quotidiennes sur des plans humains, sanitaires, économiques ; tant et si bien que le ministre de la Santé Olivier Véran l’a évoqué lors d’un récent point presse.

Les auteurs de l’étude brésilienne donnent quelques pistes psychologiques sur des solutions à mettre en œuvre, selon eux, dans un cadre thérapeutique ou au quotidien, puisqu’ils ont observé que plus quelqu’un est attentif à ses rêves liés à la pandémie, voire en parle à autrui, plus la souffrance mentale est adoucie. « Scruter et parler des rêves peut aider les individus à surpasser des défis, en identifiant des sentiments comme l’anxiété et la tristesse. »

Un compte Twitter partage les rêves liés à la pandémie

Le compte Twitter Coronavirus Dream Bot s’est justement donné la mission de retweeter tous les messages qui évoquent un rêve lié à la pandémie. Une façon d’atténuer la solitude face à ces cauchemars. Quand nous avions recueilli des témoignages auprès du lectorat de Numerama sur les rêves en période de confinement, beaucoup d’entre eux pensaient être isolés dans ce phénomène d’intensification des rêves et de cauchemars. Les études scientifiques, sondages, ou même quelques initiatives comme ce compte Twitter, montrent que le phénomène est clairement global.

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