Après les succès critique et public du Grand Méchant Renard et autres contes (César du meilleur film d’animation en 2018), le réalisateur Patrick Imbert change radicalement de registre pour son deuxième film qui sort ce mercredi en s’attaquant à la conquête de l’Everest... Nous lui avons parlé.

Décidément, le cinéma français aime les œuvres du mangaka Jirô Taniguchi. Après l’excellent Quartier lointain (2010) de Sam Garbarski et Un ciel radieux (2017) de Nicolas Boukhrief pour Arte, c’est au tour du Sommet des Dieux d’être adapté en long-métrage. Il sort ce mercredi 22 septembre dans les salles sombres françaises.

Contrairement à ses deux aînés, il s’agit bien ici d’un film d’animation, collant autant que possible à son support d’origine (les personnages principaux sont japonais). Une tâche d’autant plus complexe qu’il a fallu condenser en 1h30 une histoire écrite en 5 tomes.

Force est de constater que le film est une réussite et une nouvelle preuve du dynamisme de l’animation française.

Source : © Le Sommet des Dieux – 2021 / Julianne Films / Folivari / Mélusine Productions / France 3 Cinéma / AuRA Cinéma

Une preuve qui changerait l’histoire de l’alpinisme ?

Népal, Katmandou. Fukamachi, un photographe japonais, croit reconnaître Habu Jôji, un alpiniste que l’on pensait disparu depuis des années. Ce dernier possède un vieil appareil photo qui pourrait être celui de George Mallory, l’alpiniste qui fut le premier à essayer de vaincre l’Everest. Ce dernier disparut avec son compagnon Andrew Irvine, lors de cette ascension de 1924, sans que l’on puisse savoir s’ils étaient parvenus au sommet. L’appareil pourrait contenir une preuve qui changerait l’histoire de l’alpinisme. Fukamachi va alors essayer de retrouver Habu, une quête qui va l’emmener sur les pentes de l’Himalaya, jusqu’au sommet : l’Everest.

Bien sûr cette histoire de mystérieux appareil photo n’est qu’un prétexte pour mettre en avant le courage et le dépassement de soi, mais aussi l’excès de ces hommes obnubilés par la quête des cimes. À cela, le manga de Taniguchi (lui-même tiré d’un roman) est, tout médium confondu, l’une des œuvres les plus fortes sur ce thème. Ainsi, la grande force du film est de retranscrire les sensations éprouvées par le lecteur. La musique omniprésente d’Amine Bouhafa (Timbuktu) renforce le sentiment d’immensité et de plénitude qu’offre la montagne. Un lieu majestueux, mais aussi de danger permanent, rappelant que les Hommes risquent leur vie à vouloir essayer d’aller côtoyer les dieux.

Source : © Le Sommet des Dieux – 2021 / Julianne Films / Folivari / Mélusine Productions / France 3 Cinéma / AuRA Cinéma

Reste à savoir si ce film trouvera son public en France. Comme le souligne très justement Patrick Imbert dans l’interview que nous avons menée avec lui, l’animation pour adultes a encore du mal à attirer la curiosité des non-initiés. Ce serait pourtant dommage de passer à côté d’un des meilleurs films de la rentrée. Par ailleurs, Kana a prévu une réimpression du premier tome début octobre avec une préface exclusive de l’auteur Thomas Vennin. De quoi replonger dans l’univers passionnant de Jirô Taniguchi. Le célèbre mangaka aurait été sûrement fier de cette adaptation.

Source : © Le Sommet des Dieux – 2021 / Julianne Films / Folivari / Mélusine Productions / France 3 Cinéma / AuRA Cinéma

J’ai lu qu’à la base, le film devait être réalisé en images de synthèse par une autre équipe. Lorsque vous êtes arrivé sur le projet, le choix du type d’animation a-t-il été discuté ou bien aviez-vous décidé dès le départ de partir sur de la 2D ? 

Patrick Imbert — Quand j’ai démarré sur le projet, j’étais seulement en charge du design des personnages mais mon expérience de la fabrication 2D me faisait dire que là, avec ce niveau de réalisme, ce serait compliqué. Folivari est spécialisé en 2D, nous avons donc rencontré des studios de 3D et réalisé quelques tests très intéressants, mais il est vite apparu que cette technique était au-dessus de nos moyens. La belle 3D est chère et complexe. Nous sommes donc revenus à la bonne vieille 2 ; les problèmes étaient toujours là mais nous savions comment les régler.

Condenser 5 tomes dans un film d’une heure et demie n’est pas chose aisée. Pourtant le film se tient parfaitement. Comment s’est déroulé le travail d’adaptation ?

C’est un processus très long qui part d’une idée de base, celle que j’ai eu en lisant la BD, et qui voulait que la trame du film soit l’itinéraire croisé des deux personnages principaux. S’ensuit une longue période de scénario avec Magali Pouzol et sous le regard du producteur Jean-Charles Ostorero où nous avons exploré de nombreuses hypothèses, conservant, rejetant ou réécrivant les éléments de la BD en fonction de leur proximité et de leur utilité avec la trame principale.

Puis, le travail de narration continue lors du storyboard/animatique (ce dernier est la continuité montée du storyboard) lorsqu’on peut voir si une idée écrite fonctionne ou pas à l’écran. Si ce n’est pas le cas, il faut réécrire, remonter, inventer. À la fin, il s’est écoulé plusieurs années…

Le manga a déjà été adapté en prises de vue réelles au Japon en 2016. Avez-vous vu le film ou ce dernier n’a eu aucun impact sur cette nouvelle adaptation ? Aviez-vous des films sur l’alpinisme en tête pour aborder cette adaptation ?

J’ai vu cette adaptation que j’ai trouvée très littérale, ce qui m’a fait dire qu’il fallait aller plus loin dans l’appropriation. J’ai vu beaucoup de films et de documentaires pour préparer ce film, ça m’a aidé à mieux comprendre l’alpinisme et ceux qui le pratiquent mais ça n’a pas été une influence cinématographique. À ce titre, mon travail doit plus à Un prophète qu’à Cliffhanger.

Le Sommet des Dieux est l’adaptation d’un manga. Etes-vous adepte des bandes dessinées japonaises ? Si oui, quelles sont vos œuvres préférées ?

Il se trouve que j’adorais Taniguchi avant de faire le film. Le Journal de mon père m’a particulièrement touché. J’aime les récits au long cours comme Monster de Naoki Urasawa, un génie de la narration mais aussi les classiques de toutes les époques, Shigeru Mizuki, Ozamu Tezuka, Katsuhiro Otomo ou Rumiko Takahashi.

Le choix des comédiens de doublage est souvent essentiel dans la réussite d’un film ou d’une série d’animation. Pour Le Sommet de Dieux, nous retrouvons notamment Damien Boisseau (voix FR de Matt Damon) et Éric Herson-Macarel (voix FR de Daniel Craig) pour les deux personnages principaux. Comment s’est déroulé le casting ? Leur choix a-t-il été évident dès le départ ?

J’avais la voix de Damien en tête depuis le départ, c’est une chance qu’il ait été disponible. Lors du casting, Eric s’est tout de suite imposé comme une évidence pour Habu, et comme il se trouve que je suis un grand fan de la version française de Fight Club, j’étais ravi ! Pour la version jeune de Habu il fallait trouver un timbre similaire et on piétinait. Un peu par hasard, Eric nous a parlé de son fils Lazare, qui est comédien et metteur en scène de théâtre. On a fait les essais, le jeu était là, le timbre aussi. Miracle ! Pour l’ensemble du casting et la direction des comédiens en plateau, je travaille avec Céline Ronté, elle-même comédienne et scénariste. Elle m’aide à cerner les personnages, pousse la précision du jeu à un degré incroyable, elle intervient même dans la réécriture de dialogues lorsque ça s’avère nécessaire. 

À l’instar de J’ai perdu mon corps en 2019, le film va sortir sur Netflix à l’international fin novembre. Quelle est votre opinion à ce sujet ? Est-ce une formidable opportunité pour faire découvrir le film dans le monde entier, ou n’est-ce pas un peu frustrant que les gens ne puissent le découvrir en salle ?

Il faut être réaliste, l’animation adulte d’auteur n’a pas beaucoup de chance en salles. Bien sûr, le public peut aimer le film, encore faut-il qu’il se déplace et paye sa place, et ça ce n’est pas évident. En France il y a un petit public mais à l’international, ce qui fonctionne c’est les gros films en 3D. Une plateforme, c’est encore le meilleur moyen pour le film d’être vu, alors même si le son sera forcément moins bon, je suis heureux de cette sortie.

Question bonus pour terminer : si vous aviez l’opportunité d’aller travailler aux USA ou au Japon, deux grandes terres du cinéma d’animation, vers quelle destination vous tourneriez-vous ? Vous avez le droit de dire que vous préférez rester en France !

J’ai un goût affirmé pour une certaine animation japonaise mais les conditions de travail ont l’air épouvantables. À l’inverse, les studios américains semblent offrir des conditions géniales mais il n’est pas sûr que j’aie ma place là-bas. Mais enfin, comme on ne me proposera rien de tout cela, je suis tranquille !

Un grand merci à Patrick Imbert d’avoir pris le temps de répondre à nos questions et à Aurélie Lebrun d’avoir permis cette interview.

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