Melmoth Furieux est le nouveau roman de Sabrina Calvo, aux éditions La Volte. Rencontre avec l'autrice.

Le nouveau roman de Sabrina Calvo est la douce déflagration de la rentrée littéraire en matière d’imaginaire. Melmoth Furieux, paru le 7 septembre 2021 chez La Volte, est à cheval entre la révolte dans les flammes et l’utopie pacifiste. C’est par la force poétique des mots, par la puissance de son imaginaire, que Sabrina Calvo vient bousculer nos représentations préconçues. Elle dynamite les faux-semblants de la société du spectacle.

Le 12 mars 1992, le frère de Fi s’est immolé lors de l’inauguration d’Eurodisney à Paris. Mais pourquoi ? Quels secrets mortifères cache le parc ? Depuis ce point de départ uchronique, de nombreuses années ont passé et la colère de Fi n’a pas faibli. Maintenant quarantenaire, devenue coutière, elle veut comprendre le geste de son frère. Et faire sauter Eurodisney.

Dans ce récit, le charmant sourire de Mickey et les attractions qui vendent un prétendu divertissement clé en main ont révélé un tout autre visage. Eurodisney ressemble à un camp de concentration et Mickey n’est plus que la figure dévoilée d’une idéologie totalitaire dorénavant en roues libres. Fi, de son côté, vit à la Commune de Belleville, une communauté barricadée où, face aux assauts d’une police autoritaire, se réfugient les derniers résistants, artistes, poètes, et même de nombreux enfants. C’est aussi une petite utopie, où s’organise une forte solidarité et où l’espoir ne meurt jamais. Là où un système totalitaire interdit l’imaginaire, la Commune de Belleville lutte en libérant constamment ses imaginaires. Mais la lutte va prendre encore un autre tournant : Fi va rassembler une croisade d’enfants pour aller prendre sa revanche sur Eurodisney, réduire le parc en ruines.

Melmoth Furieux se lit d’une traite, les paragraphes s’enchaînant comme une tempête furieuse. Sabrina Calvo prouve ainsi que la fureur — celle qui réclame de la liberté, celle de créer, d’aimer, d’être — n’a rien à voir avec la haine. L’autrice nous présente la révolte comme un cri poétique, la fureur de liberté tel un désir ardent. La révolte paraît alors irrépressible au sens le plus littéral, aucune armée ne pouvant assiéger l’imagination, ni ne pouvant étouffer une tendresse sincère.

Couverture de Melmoth Furieux. // Source : La Volte

Mais alors, de quoi « Eurodisney » et la Commune de Belleville sont-ils vraiment les symboles dans Melmoth Furieux ? Sabrina Calvo a répondu à nos questions pour nous parler, au-delà du récit, de la flamme qui l’a animée dans l’écriture.

L’entretien : « Fallait que ça pète »

La couverture de l’ouvrage fait presque peur tant elle est dérangeante, comme s’il y avait un décalage entre le sourire béat de l’iconique souris de Disney et une réalité glauque. En quoi cette couverture incarne-t-elle votre approche d’Eurodisney dans le roman ?

Après plus de trente ans d’obsession pour la construction de l’empire Disney, conceptuelle et littérale, mon système tout entier s’est rebellé. J’ai pris conscience de ce que j’avais perdu comme temps, ce à côté de quoi j’étais en train de passer et ce que ça voulait dire, de se donner à un imaginaire totalitaire comme ça. Ça a été comme un réveil brutal après une chanson entêtante. Fallait que ça pète. Dans le livre, la collusion entre répression et entertainment est achevée. L’idéologie mortifère se drape dans la représentation stylisée, la narration sert la soupe à la catastrophe. Ce sont des ruines.

Pourquoi les enfants ont-ils une place si importante, contre l’oppression, dans votre récit ?

C’est sur eux et elles qu’il va falloir bientôt compter.

Présence de barricades, nom de la Commune… votre roman infuse de certains précédents historiques issus de l’histoire des révoltes. Quelle est la place du passé dans votre vision du futur ?

Des souvenirs, c’est tout. Sans vouloir imposer, mais me servir des émanations, oui. Nos ancêtres, et celles et ceux qui se sont battus. Belleville a été très marquée par la Commune. Il y a des traces partout ici. C’est une archéologie intime du sentiment même de révolte, d’autonomie. J’aime l’idée de vivre au cœur de tout ça, et d’essayer de le faire vivre. C’est une matière. La solidarité ici est un enjeu quotidien, qui pose les bases d’une société future — même si avant d’arriver là, on va devoir apprendre à survivre.

Votre imaginaire dans ce roman est, comme dans Toxoplasma, voire davantage, très politique. Quel rôle peut jouer une littérature de l’imaginaire politique à vos yeux ?

Pas plus que ce qu’elle est : une rêverie, un cri, un chant, un moyen de porter des visions, des actions, des émotions, des relations, des intimités fantastiques et d’œuvrer à l’évocation de futurs désirables. J’accompagne, je regarde, j’extrapole jusqu’au larsen.

« J’extrapole jusqu’au larsen »

Sur ce sujet, vous dites parfois que vous souhaitez « être de la science-fiction », et pas seulement en écrire. À ce stade de votre vie, lors de la sortie de ce nouveau roman, cette affirmation vous paraît-elle plus vraie que jamais ?

Oh, mais j’ai dit ça en rigolant et puis je me suis dit que ce n’était pas si bête, alors je l’ai redit. J’imagine que ça signifie avoir des pratiques de vie quotidienne qui nous placeraient, autant que possible, dans la construction individuelle et collective, au-delà des valeurs nécrosées des systèmes d’oppression successifs. Ce sont parfois, souvent, des existences précaires, en marge. Des lieux sans géographie où s’inventent d’autres modes de vie. Où l’on construit des refuges, des espaces, des mouvements, des relations qui apparaissent et disparaissent dans un amour de la vie elle-même.

Melmoth Furieux est sombre… mais pas seulement. On y trouve de l’entraide, et une forme de proposition utopique entre les lignes, car c’est une quête de renaissance, de liberté. Est-ce important pour vous d’inclure une part d’humanisme, une lueur d’espoir, dans ce texte ?

Je crois que c’est bien plus qu’une lueur. C’est un désir infini. Une abondance à entretenir, pourquoi pas avec un récit. Melmoth évoque une communauté autogérée fonctionnelle, des générations qui se parlent, une immense capacité de tendresse au cœur de la violence, un projet commun qui tente d’avancer. L’amour des autres, la famille, les générations qui viennent après nous. La fluidité des êtres. Des pratiques artistiques et de guérison. Des cabanes partout et des unions libres. Presque de la science-fiction.

Partager sur les réseaux sociaux

La suite en vidéo