Le Petit Prince dispose de sa traduction en Klingon, ce langage extraterrestre issu de Star Trek. L'ouvrage vient de remporter un prestigieux prix littéraire en Allemagne. Le traducteur nous explique sa démarche et les particularités de ce langage fictif.

Le Petit Prince est, après la Bible, l’ouvrage le plus traduit au monde. Et maintenant, on peut ajouter une langue extraterrestre à la liste : le Klingon. Le projet, aussi génial qu’étonnant, est mené par Lieven Litaer. Ce dernier ne s’est pas contenté de traduire le livre de l’allemand (sa langue natale) vers le Klingon. Il vient aussi de remporter un prix littéraire pour ce travail titanesque, le Deutscher Phantastik Preis, l’une des plus hautes récompenses allemandes en littérature de l’imaginaire. À partir d’une pré-sélection par un jury, c’est le public qui vote, en ligne. Lieven Litaer a remporté le prix dans la catégorie « meilleure traduction ».

Le Klingon est la langue de la race extraterrestre du même nom, dans la saga Star Trek. Issus de la planète Kronos, ces aliens ne sont pas réputés par leur bienveillance. Ils sont une espèce guerrière, agressive, conquérante, organisée sous la forme d’une société féodale. Les Klingons estiment être la race supérieure dans l’Univers, raison pour laquelle ils sont souvent en conflit avec la Fédération des planètes unies. L’agressivité klingonne s’illustre dans leur langage, lequel s’avère cinglant. « Sachant que les Klingons sont une race de guerriers, il faut toujours parler le Klingon très fort, avec une voix convaincue et assurée », nous explique Lieven Litaer.

Ce n’est pas la seule particularité. Concernant la prononciation et le choix des mots, « elle est très bizarre ». Cet effet est exactement celui qui était recherché par le créateur de cette langue, le linguiste Marc Okrand, en 1985. «  Il s’est intéressé aux règles communes aux langages humains. Lorsqu’il trouvait une règle qui s’applique à toutes les langues de la Terre, il décidait de faire le contraire dans le Klingon. » D’où cette sensation de chaos total lorsqu’on entend et lit ce langage, qui en devient même assez drôle. « Être ou ne pas être, telle est la question » se dira « taH pagh taHbe’. DaH mu’tlheghvam vIqelnIS » en Klingon. Et non, nous n’avons aucun clavier endommagé chez Numerama, vous avez bien lu. Les variations de majuscules et de minuscules ont toute leur importance dans la translittération.

Sur Star Trek Discovery, une fonctionnalité rend disponibles les sous-titres en Klingon. C’est l’oeuvre de Lieven L. Litaer. // Source : Netflix

Ce langage fictif s’est progressivement enrichi et popularisé. Il existe même un Institut de la langue klingonne, aux États-Unis, qui a produit des traductions d’ouvrages comme Hamlet ou L’Épopée de Gilgamesh. Vous serez également ravis d’apprendre qu’il existe une version de Google en Klingon et une section dédiée dans Wiktionnaire. Quelques années après la création du langage, de premiers dictionnaires sont sortis, en 1985 puis en 1992. Il n’existait alors que 2 000 mots et «  ils n’étaient pas utilisables, car ils concernaient des choses de Star Trek, comme les moteurs des vaisseaux spatiaux et les armes ».

Une traduction qui a pris 14 ans

Éditions « in Farbe und bunt »

Le langage klingon était un accessoire de Star Trek, mais, d’une certaine façon, il s’est émancipé en devenant une langue particulièrement complète. Dans les années 1990, le nombre de mots a franchi la barre des 4 000. « Pour ma traduction du Petit Prince, l’inventeur du Klingon m’a donné des mots, parce que sans les termes ‘dessiner’ et ‘mouton’, c’était impossible de traduire ce livre », confie Lieven Litaer à Numerama. Quand il a commencé à travailler sur Le Petit Prince, il lui manquait de nombreux éléments pour aboutir à ce projet. Il devait attendre que Marc Okrand invente les mots dont il avait besoin. Pour transformer Le Petit Prince en Ta’puq Mach, la traduction lui a pris 14 ans.

«  Je voulais prouver que le Klingon est capable de raconter une histoire amicale et mignonne, malgré les traits guerriers et agressifs des Klingons », nous explique Lieven Litaer. Sa démarche est très différente que celle soutenue par d’autres traductions en Klingon, comme celle d’Hamlet. Son approche est purement littérale. Même si elle est narrée dans le langage extraterrestre, il s’agit bien de l’histoire originale. La traduction d’Hamlet était une réadaptation, avec des klingons, sur une planète klingonne. Pour autant, Lieven tient à préciser que ce n’est pas une traduction mot par mot : par exemple, « bonjour » n’existe pas chez les extraterrestres de Kronos, alors il a dû trouver le terme similaire (nuqneH, proche de « Qu’est-ce que vous voulez ? »). Le livre étant bilingue, les lecteurs et lectrices peuvent constater les équivalences.

Architecture de profession, Lieven L. Litaer a eu son tout premier contact avec le Klingon en 1995, quand il n’avait que 15 ans. Depuis, il n’a pas fait que l’étudier en profondeur, il s’est donné pour mission de l’enseigner. Sous le pseudonyme « Klingon Teacher », il donne des cours sur YouTube : la première vidéo, dans laquelle il explique notamment que les Klingons ne disent ni bonjour, ni au revoir, ni s’il te plait, et très peu merci, compte 500 000 vues. Il a également publié un livre intitulé Le Klingon pour débutant. Très récemment, il s’est illustré sur Star Trek Discovery, dont le sous-titrage est disponible en Klingon grâce à lui.

Si ce travail de traduction fascinant a piqué votre curiosité, sachez que Ta’puq Mach est disponible sur Amazon. En revanche, si vous êtes francophone et ne parlez pas un mot d’allemand, vous pourriez être encore plus intéressé par le court-métrage vidéo : Lieven y énonce le conte, en Klingon, tandis que les sous-titres défilent en français.

Si l’envie vous prend de parler fort et agressivement pour impressionner vos amis avec langage extraterrestre de Kronos, vous pouvez vous tourner vers le tutoriel WikiHow sur comment parler Klingon en 20 étapes. En tout cas, on ne peut que souhaiter un grand « Qapla’ » à Lieven Litaer.

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