Les streams de casino ne sont plus les bienvenus sur Twitch. Des streameurs concernés par cette interdiction se sont reportés vers une plateforme très controversée, DLive.

L’annonce avait fait l’effet d’une petite bombe dans le monde du streaming. Fin septembre 2022, après une vaste mobilisation d’influenceurs américains, Twitch annonçait que les principaux sites de casino en ligne seraient bannis de sa plateforme à compter du 18 octobre. Quelques jours après l’entrée en application de cette nouvelle règle, nombre de streameurs visés ont fait le choix de quitter Twitch. Ils ont abandonné son monopole dans le secteur et son réservoir infini de spectateurs pour se réfugier collectivement sur une tout autre plateforme : DLive.

En France, une immense majorité de ces créateurs de contenus, dont les plus connus répondent au nom de TeufeurS, Loopoo ou Kawa, y ont tranquillement repris leurs habitudes de lives. Ils savent que leur activité n’est nullement menacée sur et par DLive, qui a pour slogan la formule « Your stream, your rules » (« votre stream, vos règles »). Mais, ce qu’ils ne savent pas, ou feignent d’ignorer, c’est que leur nouvel eldorado est outre-Atlantique devenue la coqueluche de toute une communauté de streameurs et spectateurs d’extrême droite, d’inspiration néonazie et conspirationniste.

Logo de DLive. // Source : Wikimedia ; Canva
Logo de DLive. // Source : Wikimedia ; Canva

DLive, au cœur du Capitole assiégé

Tout commence véritablement le 6 janvier 2021. Alors que des militants pro-Trump marchent sur le Capitole à Washington, certains d’entre eux filment ce que les membres du Congrès chargés de l’enquête qualifieront plus tard d’« attaque sanglante ». Le tout est retransmis en direct sur la plateforme DLive. Conçue trois ans auparavant comme un ajout à la blockchain Lino, elle n’avait jamais réellement fait parler d’elle. Jusqu’à ce que le Suédois PewDiePie, connu lui aussi pour certaines accointances avec l’imagerie nazie, n’en fasse sa plateforme de streaming officielle entre 2019 et 2020.

Depuis, le premier youtubeur du monde en nombre d’abonnés s’est engagé auprès de YouTube Live. Il a cependant rendu visible auprès d’un grand nombre de personnes DLive, qui prône une liberté d’expression sans limites ou presque. On y retrouve des chaînes animées par des suprémacistes blancs notoires, mais également des figures conspirationnistes qui déclament face caméra leur désinformation sur le vaccin contre le Covid-19, comme l’a décrit le journal Libération.

Les dirigeants de DLive avaient été incités à réagir, face à la banalisation et l’opportunité de financement de ce type de discours que représentent les abonnements payants. Ils avaient annoncé en 2021 avoir suspendu dix comptes, supprimé une centaine de replays et gelé les revenus des streameurs ayant pénétré le Capitole. Mais, dans des messages consultés par le New York Times, le fondateur de la plateforme Charles Wayn confiait dans le même temps à ses employés vouloir continuer à « tolérer » les streameurs « controversés ». Simultanément, le site indiquait vouloir accueillir davantage de joueurs de jeu vidéo dans l’espoir de « diluer » la communauté d’extrême droite.

Combien de streameurs ont investi DLive depuis l’annonce de Twitch sur l’interdiction des contenus de casino ? Combien de nouveaux spectateurs ? Contactées, les équipes de DLive n’ont pas répondu à nos propres sollicitations à ce sujet. Nous n’avons pas non plus eu de réponse sur la manière dont sont modérés les contenus et sur la façon dont DLive perçoit sa réputation intimement liée à l’extrême droite.

La plateforme n’hésite pas aujourd’hui à draguer peu subtilement les streameurs casino, déçus par les récentes restrictions de Twitch. Cinq jours avant l’entrée en application de ces mesures, les réseaux sociaux officiels de DLive affichaient un même message : « Twitch va mettre à jour sa politique pour interdire les machines à sous, les roulettes et les jeux de dés qui n’ont pas de licence aux États-Unis ou dans d’autres juridictions. Nous aimerions annoncer que tous les streameurs qui créent ce type de contenus sont les bienvenus sur DLive.tv. » De manière plus générale, la plateforme vante en permanence son système de répartition des revenus vis-à-vis des streameurs, décrit comme plus avantageux que celui de Twitch (50 % pour DLive, autant pour les streameurs, contre 70 %/30 % sur Twitch).

« Tout l’écosystème casino a migré là-bas »

S’ils ont bien été affriolés par DLive, les streameurs casino qui rejoignent aujourd’hui à l’unisson ses rangs sont-ils au fait des événements qui lient encore la plateforme à des discours violents et dangereux ? « Pas du tout », concède ChoveKiPeu, un vidéaste français spécialisé dans le jeu d’argent. Suivi par plus de 12 000 internautes sur Twitch, il est l’un des rares à avoir répondu à nos sollicitations. Quelques jours après son transfert vers DLive, il s’explique : « Tout l’écosystème casino a migré là-bas, notamment les gros streameurs. Ce sont eux qui leadent le marché : s’ils étaient allés sur YouTube, je serais allé sur YouTube. Là, comme l’essentiel de la communauté allait bouger avec les gros de la plateforme, je n’avais aucun intérêt à me différencier. »

Contactée, l’une des têtes d’affiche française (qui souhaite rester anonyme) a fait part à Numerama de son refus de s’exprimer quant à la réputation de DLive. « J’ai vu l’article de Libération qui parlait de truc politique voire nazi, moi je ne veux pas être mêlé à ça », écrit cette personne. Le streamer Sussu Le Vrai, à qui il arrive très régulièrement de diffuser des parties de casino en ligne sur DLive, refuse lui aussi de répondre. Il fait cependant savoir qu’il ne se coupera pas définitivement de Twitch, notamment pour ses lives vidéoludiques. « Il ne peut pas se permettre de tirer un trait sur ses audiences, qu’il a construites depuis des années », dit son agent.

Les streameurs attendent donc de voir comment se dérouleront les prochains mois. « Ça ne fait que deux semaines qu’on est sur DLive, beaucoup de choses vont changer », prophétise ChoveKiPeu. Pour l’heure, le vidéaste n’a pas l’impression de participer à la stratégie de lavage de réputation initiée par DLive. Il estime toutefois que l’arrivage de ces nouveaux streamers et leurs communautés constitue « une opportunité de fou » pour la petite plateforme. « Ils vont pouvoir se diversifier, se faire connaître aussi parce que c’était très peu connu du grand public et peut-être, demain, devenir le grand concurrent de Twitch. Je pense qu’ils ont trouvé un positionnement différenciant pour se lancer, mais qu’ils n’ont pas vocation à garder leurs contenus extrêmes à l’avenir. »