@Tasjoui, l'un des comptes Instagram dédiés à la sexualité les plus suivis en France, a recommandé pendant plusieurs heures le compte d'une gynécologue. Problème : la doctoresse en question n'a jamais existé. La personne derrière ce faux compte l'utilisait pour demander des photos intimes aux femmes qu'elle contactait.

La « Dr. Ghita Ahmadi », comme elle se présente sur son compte Instagram, inspire confiance. Des photos d’elle prises devant la tour Eiffel, à Amsterdam ou encore au Havre, avec un grand sourire et toujours tirée à quatre épingles, alternent avec des postes promouvant l’allaitement naturel ou encore les photos de bébés tout juste nés. Ghita Ahmadi se décrit comme une « gynécologue et sexologue », « à votre service 24 h/24 h, 7 j/7 j », à Paris, Marseille ou encore à Rabat. Dans ses stories, elle poste des photos lorsqu’elle est de garde en hôpital, ou encore des sondages sur « les signes de chacunes (sic) pendant l’orgasme », sur « comment le corps réagit selon les femmes ». Son compte Instagram ressemble à beaucoup d’autres, de plus en plus populaires, qui proposent un contenu pédagogique sur la sexualité féminine.

Pourtant, Ghita Ahmadi n’existe pas.

Beaucoup se sont laissé prendre au piège, comme @tasjoui. Le très influent compte Instagram français dédié au plaisir féminin, qui compte plus de 500 000 abonnés, a ainsi recommandé, début octobre, le compte de Ghita Ahmadi dans sa story, pendant plusieurs heures. Le 7 octobre 2020, Dora Moutot, la fondatrice de @tasjoui, retire finalement sa publication après avoir été alertée par une de ses abonnées, rentrée en contact avec la gynécologue. L’internaute lui explique que cette dernière lui a demandé des photos intimes d’elle, captures d’écran à l’appui.

Le compte de Ghita Ahmadi, qui existait seulement depuis juin 2020, était suivi par plus de 2 000 personnes, et il avait accès aux photos des plus de 6 000 comptes auxquels il était abonné. Bien que massivement signalé à Instagram dans la foulée de la publication de l’explication de Dora Moutot, le compte de Ghita Ahmadi a mis plusieurs jours à disparaître. Plusieurs jours pendant lesquels il a essayé de rentrer en contact avec plusieurs femmes.

L’affaire est grave : elle met en lumière les problèmes de sécurité rencontrés par beaucoup d’utilisatrices de la plateforme. Et soulève une question importante : comment une fausse gynécologue a-t-elle pu berner la propriétaire d’un compte spécialisé dans le plaisir et les organes féminins, et comment a-t-elle pu rester active sur Instagram pendant aussi longtemps avant d’être supprimée ?

Le compte de la fausse gynécologue // Source : Capture d’écran Numerama

« Une image digne de confiance »

Rappel des faits.

Dora Moutot, qui réalise des recherches sur les sécrétions vaginales, rentre en contact avec le compte de Ghita Ahmadi pour la première fois le mardi 6 octobre. Alors qu’elle recherche des informations depuis quelques jours sur certaines des glandes du vagin, elle demande en story à sa communauté si des experts peuvent l’éclairer. De nombreuses personnes lui écrivent, dont la fameuse « Dr. Ghita Amhadi ». « Elle m’a répondu très précisément, et avec beaucoup de détails, de patience », nous explique Dora Moutot au téléphone. Elles parlent par écrit pendant près de 30 minutes. « Elle était très professionnelle dans ses réponses, elle connaissait beaucoup de choses. J’ai vu que c’était une femme sur ses photos, ça m’a rassuré. Elle renvoyait une image digne de confiance ». À la fin de leur conversation, cependant, Ghita Ahmadi glisse à Dora Moutot que celle-ci peut renvoyer vers elle toutes les personnes qui auraient des questions gynécologiques précises — et qu’elle y répondrait. « J’ai cru qu’elle voyait ça comme l’opportunité d’avoir un plus gros ‘following’. Je me sentais redevable, du coup j’ai fait une story dans laquelle je disais que si mes abonnées avaient des questions, elles pouvaient aller lui parler. »

Mais dès le lendemain, la détentrice du compte @Tasjoui reçoit un message d’une de ses abonnées, inquiète et déboussolée. Elle lui fait part de la conversation plus qu’ambiguë qu’elle a eue avec Ghita Ahmadi, des allusions de plus en plus poussée au sexe, et, au final, de la demande de photos intimes. Immédiatement, Dora Moutot explique la situation en story, s’excusant et prévenant ses abonnées que Ghita Ahmadi est en fait « un prédateur ».

Les captures d’écran en story Instagram de @tasjoui // Source : @tasjoui

Des photos volées et aucune publication d’origine

Numerama est entré en contact avec la fameuse « Ghita Ahmadi ». La personne derrière le compte nie catégoriquement avoir demandé des photos intimes à des femmes, même si les captures d’écran prouvent le contraire. «  Lol écoute », nous a-t-elle répondu, « moi je sais ce que je vaux et les clients aussi. Je m’en fou (sic) de ce que les gens disent. J’ai ouvert ce compte seulement pour aider les filles  ». « C’est du n’importe quoi », nous dira-t-elle plus tard.

Pourtant, ce compte a tout d’un faux. Les photos souriantes publiées sur la page de Ghita Ahmadi ne sont pas d’elle, mais appartiennent à une doctorante tunisienne, Akta Chefai. Contactée par Numerama, elle nous explique avoir ignoré le vol de ses photos jusqu’à ce que des followers de @tasjoui la préviennent. Ses photos sont identiques à elles publiées sur le compte de « Ghita Ahmadi », mais de bien meilleure qualité. Akta Chefai a contacté le compte dès qu’elle a appris le vol des photos, et lui a demandé de les supprimer. Elle a immédiatement été bloquée.

Il n’y a pas que les photos : aucun des contenus publiés sur le compte de Ghita Ahmadi n’est original. Une publication pro-allaitement vient d’une page Facebook, Naissance Mère’veilleuse. Les photos de bébés ou d’échographie sont récupérées sur Internet, la vidéo d’un électrocardiogramme était une capture d’écran réalisée sur un iPhone. Il est d’ailleurs impossible de retrouver une Ghita Ahmadi exerçant en cabinet ou dans un hôpital marseillais, comme elle l’assurait.

« C’est de la prédation »

La personne derrière le compte nous expliquera recevoir « plusieurs centaines  » de messages par jour. Ce chiffre est impossible à vérifier depuis la fermeture du compte, mais il semblerait plutôt que les échanges aient souvent été initiés par le compte de Ghita Ahmadi lui-même.

Nous en avons fait le constat : une consœur de Numerama a regardé l’une de ses stories, publiée par le compte le jeudi 8 octobre, sans chercher à rentrer en contact avec lui. Quelques minutes plus tard, elle a reçu un message de sa part, ainsi qu’une question sur son âge. L’interlocuteur a finalement coupé court à la discussion après avoir été confronté au vol de photos. Interrogée par Numerama, la fausse gynécologue nie avoir usurpé l’identité d’une autre.

Elle a également tout nié auprès de Dora Moutot, qui l’a recontactée directement après avoir pris connaissance du message de son abonnée, et a affirmé être gynécologue. « Le mec n’a peur de rien », a conclu la journaliste-influenceuse, persuadée qu’il s’agit d’un homme. Numerama n’a pas réussi à trouver de preuves que c’était bien le cas, même si plusieurs des messages que nous avons reçus sont genrés au masculin.

Les discussions avec le compte sont déroutantes // Source : Numerama

Chercher à piéger une influenceuse pour gagner en popularité, «  c’est de la prédation », assène Dora Moutot. Après avoir publié sa story où elle a raconté cette histoire, elle a également été contactée par d’autres femmes, qui lui expliquent avoir été approchées par Ghita Ahmadi. « Elles étaient kinés, ou spécialistes en ostéopathie pelvienne, ça montre qu’il essaie de se connecter avec d’autres personnes de cette sphère », analyse Dora Moutot. « Il n’a pas peur du tout. »

En plus d’essayer de contacter les femmes qui regardent ses stories, le compte promouvait aussi des conseils « sexo » douteux. Parmi les stories mises en avant, on retrouvait des conseils et des exercices pour « rétrécir son vagin » et ainsi, « éprouver plus de plaisir ». Une pratique qui n’est pas scientifiquement fondée.

« Face à un néant »

Le compte Instagram de Ghita Ahmadi a fini par être supprimé le week-end du 11 octobre, plusieurs jours après les signalements. Interrogé sur la lenteur de la procédure jusqu’à la suppression du compte, Instagram n’a pas encore répondu à nos questions. La plateforme a seulement cité un passage de leur charte de modération, qui précise que « prétendre être quelqu’un d’autre sur Instagram est contraire aux règles de la communauté, et nous avons une équipe dédiée à la détection et à la suppression de ce genre de fraude ».

« Je suis sûre qu’il s’est déjà fait un autre compte et qu’il a recommencé », se désole néanmoins Dora Moutot. Les usurpations d’identité à des fins douteuses ne sont en effet pas des choses rares sur la plateforme. « Tout ce qui est violence contre les femmes en ligne, t’es face à un néant », s’énerve-t-elle, pointant Instagram et la justice du doigt. « Ces mecs-là ne prennent jamais rien, que ce soit pour des histoires comme celle-là ou pour du cyberharcèlement ». À part le signalement, il n’existe aucune autre solution sur Instagram pour chercher de l’aide.

Quelle responsabilité pour les influenceurs ?

En plus de montrer la dangerosité de certains comptes qui se font passer pour des producteurs de contenus contenus positive pour approcher des femmes, cette histoire soulève aussi la question de la responsabilité des plateformes. Instagram, qui prohibe l’usurpation d’identité et condamne toutes les tentatives de fraude, d’escroquerie, ou d’abus sur sa plateforme, ne prend pourtant que très rarement des mesures, ou alors très lentement. Des comptes de « services financiers » frauduleux, que nous avons signalés au réseau social il a déjà plusieurs mois, sont ainsi toujours actifs.

Il revient aux influenceurs de faire attention aux produits et aux personnes qu’ils promeuvent, et qui doivent être responsables de leur communauté. S’il faut rappeler l’énorme travail réalisé par les militantes féministe sur Instagram, le plus souvent de façon bénévole, il faut aussi souligner leur devoir auprès de leurs abonnées. Après avoir failli et exposé ses abonnées à un potentiel danger faute de vigilance, Dora Moutot dit avoir appris de son erreur. « Je vais désormais faire très très très attention aux comptes “sexo” sur Insta. Faites de même », promettait-elle en story directement après ses excuses. Auprès de Numerama, elle explique que « maintenant, je vais toujours demander des messages vocaux, ou bien une vidéo. Je vais demander à les appeler ou à vérifier leur identité. Un pseudo et des photos, ça ne veut rien dire sur Internet. »

D’autres ont peu de scrupules

D’autres influenceurs et influenceuses, qui ne sont pas à la tête de comptes militants ni engagés, sont bien loin de ces problématiques et ces considérations. Certains font ainsi la promotion de produits qu’ils n’ont jamais testés, ou de personnes qu’ils ne connaissent pas vraiment. En 2019, une enquête de la chaîne anglaise BBC avait démontré que de nombreux influenceurs étaient prêts à conseiller n’importe quoi — même une boisson potentiellement dangereuse — à leurs abonnés, à partir du moment où ils étaient payés pour le faire.

En France, ce genre de pratique est tout aussi courante. Numerama avait notamment repéré en décembre 2019 le cas de nombreux influenceurs, qui promouvaient dans leurs publications les produits de la marque Nicky Cosmetics Paris, alors même qu’ils contenaient des ingrédients interdits en Europe. La Youtubeuse EmmaCakeCUp et l’influenceur Vald Oltean avait également été critiqués pour avoir fait la promotion de sites de vente en ligne plus que douteux. Une preuve de plus qu’il faut faire attention avec les recommandations sur Internet, même si elles proviennent de comptes que nous aimons.

Cet article a été modifié le 20 octobre 2020 pour rajouter un dernier intertitre et modifier une phrase de transition afin de clarifier le propos de l’article.

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