Un mois après notre article sur le sujet, Instagram n'a toujours pas supprimé les comptes promettant de l'argent contre services financiers, et les autorise toujours à faire des publicités sponsorisées.

Les mêmes stratégies fonctionnent toujours sur Instagram, même un mois après que Numerama a prévenu le réseau social. Comme nous l’avions évoqué, de mystérieux comptes, assurant pouvoir vous faire gagner beaucoup d’argent très rapidement, affichent de la publicité pour « leurs services » au milieu des stories de vos proches. Ce n’est pas tant les tentatives d’entourloupes sur les réseaux sociaux qui sont nouvelles, mais le fait que les comptes puissent désormais les sponsoriser, afin de toucher le plus de monde possible, et de viser les personnes de leur choix.

Dans notre précédent article, nous parlions déjà du fait que les escrocs visent, en priorité, les personnes ayant le plus besoin d’argent, les jeunes, et les personnes dans des situations précaires. Instagram n’a cependant pas réagi, et depuis, plusieurs personnes se sont encore laissées prendre au piège.

De « l’argent facile »

Emma*, une étudiante réunionnaise de 20 ans, est l’une d’entre elles. Elle est tombée sur l’une de ces publications sponsorisées il y a quelques jours, au début du mois de juin. « J’ai pris contact avec la personne pour en savoir plus », explique-t-elle à Numerama, « J’étais en manque d’argent, du coup ça m’a attirée  ». Le compte qu’elle contacte, « luxury_club2 », lui explique que l’entreprise pour laquelle il travaille essaye de payer moins d’impôts, et souhaitant échapper à une imposition trop importante, cherche des volontaires pour héberger provisoirement une partie de leur argent dans d’autres banques.

La technique est la même, mais il y a ici une nouveauté : « luxury_club2 » demande explicitement à passer par la néobanque Revolut, par Western Union, et par des « coupons PCS », des cartes prépayées rechargeables. Après avoir rassuré Emma en lui envoyant des captures d’écran d’autres personnes avec lesquelles il parlait, le compte Instagram demande à la jeune fille son RIB, afin d’effectuer le virement. Et en effet, dès le lendemain matin, Emma a sur son compte près de 8 000 euros.

Le compte Instagram « luxury_club2 » a escroqué Emma // Source : Capture d’écran Numerama

Elle envoie ensuite 2 000 euros par Revolut, 1 100 euros par Western Union, et 1 600 euros en coupons PCS, ce qui aurait dû lui laisser une part d’environ 1 700 euros. Cependant, une demi-heure plus tard, elle reçoit un appel de la part de sa banque lui disant qu’elle est en fraude. Accusée d’avoir volé le chèque, son compte en banque et sa carte sont bloqués. À partir de ce moment là, bien évidemment, « luxury_club2 » ne répond plus.

Difficile de se faire rembourser

Pour les victimes de ces escrocs, les mauvaises nouvelles ne s’arrêtent pas toujours là. Quand les banques n’accusent pas directement leur client de fraude, elles refusent dans la plupart des cas de rembourser les virements, et les personnes se retrouvent avec des découverts parfois vertigineux, qu’elles doivent recouvrir. Ce fut notamment le cas d’Alice *, qui a dû faire appel à une cagnotte en ligne pour arriver à récolter plus de 5 000 euros en une semaine, le délai accordé par sa banque.

Quant à Emma, après l’appel de sa banque, elle est partie directement à la gendarmerie pour porter plainte, que les fonctionnaires ont refusé de prendre (ce qui est illégal). «  Ils m’ont dit qu’il fallait que je règle tout ça avec ma banque, et de revenir ensuite si cela n’aboutissait à rien  », nous explique-t-elle. Encore pire, les gendarmes lui disent qu’elle pourrait être poursuivie en justice, et lui conseillent même de prendre un avocat. Elle n’a, pour l’instant, pas encore trouvé de solution à sa situation.

Contacté il y a déjà un mois par Numerama, Instagram nous avait à l’époque répondu que, « dès que [les modérateurs] voyaient passer des annonces frauduleuses, les équipes les supprimaient », et qu’ils «  travaillaient en collaboration avec les autorités afin de repérer et bloquer le plus rapidement possible ce genre de compte ». Cependant, tous les comptes avec lesquels nous avions échangé sont encore actifs, et d’autres se sont créés depuis.  À nouveau interrogé sur ce retard, le réseau social nous a simplement déclaré que, grâce à notre signalement, il allait « faire remonter ces comptes aux équipes de modération  ».

Une telle inaction pendant plus d’un mois est-elle punissable ? Pas sûr. « Les plateformes comme Instagram considèrent qu’ils n’ont pas de responsabilités, qu’ils n’ont pas à vérifier ce qu’il se passe sur les comptes si ce ne sont pas des contenus explicitement illicites, et le droit français leur donne raison », nous explique l’avocate experte du droit du numérique Sabine Marcellin. De plus, pour que les pratiques de ces comptes soient reconnues illicites, il faudrait qu’elles soient jugées comme tel par un tribunal. C’est à ce moment-là seulement, et si Instagram tarde à supprimer les contenus alors qu’ils ont été signalés, que le réseau social pourrait être assigné en justice pour manquement. Pour l’instant, les comptes comme « luxury_club2 » risquent malheureusement de sévir encore pendant un certain temps.

*  Les prénoms ont été changés

Cet article a été mis à jour le 12 juin 2020 à 18h pour ajouter la réponse de Sabine Marcellin. 

Crédit photo de la une : Louise Audry pour Numerama

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