Parce que le web et les nouvelles technologies appartiennent à tout le monde, Numerama édite #Règle30, sa première newsletter d’actualité 100 % éditorialisée, rédigée par la journaliste tech Lucie Ronfaut. Le 3 juin 2020, elle y évoquait les limites de « l'angle tech ».

Cet article est extrait de notre newsletter hebdomadaire Règle30. Nous publions exceptionnellement l’édition du 3 juin 2020 pour vous faire découvrir les sujets que Lucie Ronfaut aborde. Pour la recevoir tous les mercredis, abonnez-vous gratuitement sur cette page.

J’ai longtemps travaillé dans un grand journal généraliste. L’une de mes tâches, outre de suivre l’actualité des nouvelles technologies, était de débusquer “l’angle tech” sur des sujets qui n’avaient à priori rien à voir avec Internet ou l’innovation. Généralement, il s’agit d’un exercice assez facile. Un homme ou une femme politique se lance sur Twitch. La lutte contre la propagande terroriste sur les réseaux sociaux. Comment les violences conjugales s’expriment aussi en ligne. Dans un monde où tout ou presque est connecté, parler de nouvelles technologies, c’est aussi parler de notre société.

Mais il y a des moments où “l’angle tech” a ses limites. La semaine dernière, un homme américain est mort. Il s’appelait George Floyd, il était noir, et est décédé après avoir été plaqué au sol par un policier blanc, qui a maintenu son genou sur son cou pendant plusieurs minutes. La scène, filmée par des passants, a été largement diffusée sur les réseaux sociaux, provoquant de nombreuses manifestations aux États-Unis contre les violences policières envers les personnes noires. Vendredi 29 mai, Twitter a masqué un tweet de Donald Trump. Il y menaçait d’envoyer l’armée à Minneapolis, où ont débuté les manifestations, et promettait que “s’il y a pillage, nous commencerons à tirer.” Twitter a déclaré qu’il s’agissait d’une apologie de la violence, qui pourrait “inspirer d’autres actions violentes.

Aussitôt, médias et experts ont débattu sur la “guerre” qui oppose Donald Trump et Twitter (un réseau social où se connectent chaque jour 166 millions de personnes, contre 1,73 milliard pour Facebook) depuis plusieurs années. D’autres ont pointé la différence de traitement de la part de Facebook, qui a choisi de ne pas modérer Donald Trump, alors qu’il y a tenu exactement les mêmes propos. Le président a réagi bruyamment à cette affaire. Pendant ce temps, des personnes innocentes meurent et, dans les rues américaines, la police et l’armée tirent sur des citoyens avec des balles en caoutchouc, des tasers, ou foncent dans la foule avec leurs voitures. La guerre est-elle entre le président américain et des entreprises de nouvelles technologies, ou se joue-t-elle ailleurs ?

« Être noir·e, c’est devoir faire des recherches sur le niveau de racisme de certains pays avant de pouvoir y voyager. »

Il y a des choses à dire sur les nouvelles technologies et les évènements qui se déroulent actuellement. Comment la police, à Minneapolis et ailleurs, utilise des outils numériques pour surveiller et identifier des manifestants. Comment les réseaux sociaux ont permis l’émergence du mouvement Black Lives Matter. En France (un pays où se déroulent régulièrement des affaires de violences policières tout aussi choquantes que celles aux États-Unis), le député Eric Ciotti a récemment déposé une proposition de loi visant à interdire la diffusion d’images de policiers dans l’exercice de leur fonction. Quelle meilleure preuve de l’importance des réseaux sociaux dans la dénonciation des violences policières ?

Si vous êtes bon·ne en anglais, je vous recommande d’écouter le dernier numéro de Code Switch, un podcast de la radio américaine NPR, qui traite du traumatisme d’utiliser les réseaux sociaux pour alerter sur les meurtres de personnes noires, encore et encore. « Militant·es, journalistes et citoyen·nes continuent à propager ces images pour alarmer et inspirer l’opinion publique. Mais finalement, à quoi cela sert-il ? » s’interroge le journaliste Jamil Smith. « La prise de conscience n’a pas mené à des améliorations sur le plan judiciaire ou de la prévention. À en juger par le manque de progrès, l’augmentation de preuves en vidéo n’a fait que rendre notre société encore plus paralysée face au spectacle de la mort de personnes noires. »

Facebook, Twitter et les autres grandes plateformes en ligne jouent un rôle essentiel dans l’information et dans l’expression de nos opinions. Leurs choix doivent être observés, questionnés (y compris par leurs propres employé·es) et nous devons réclamer plus de transparence à ce sujet. Mais les réseaux sociaux auraient beau être exemplaires dans le traitement de la violence en ligne (ce qui est loin d’être le cas), cela ne fera pas disparaître le problème à la racine, qui n’a rien à voir avec les nouvelles technologies : le racisme individuel, institutionnel et systémique. Chercher à tout prix l’angle tech, c’est rendre invisible le vrai sujet.

Quelques liens

TW : suicide

Il y a deux semaines, Hana Kimura, catcheuse professionnelle et participante à l’émission de téléréalité japonaise Terrace House, s’est suicidée. Son décès a provoqué un électrochoc au Japon, où les problèmes de violence et de sexisme en ligne, dont était victime la jeune femme, sont fréquents. Le gouvernement souhaite désormais renforcer son arsenal juridique contre le cyberharcèlement. Ces efforts inquiètent néanmoins certains défenseurs des libertés en ligne, qui craignent que les autorités en profitent pour restreindre la liberté d’expression sur les réseaux sociaux. Vous pouvez en lire davantage (en anglais) du côté de The Daily Beast (attention, l’article comporte une description assez détaillée d’un suicide)

Que fait la police ?

CuriousCat est un réseau social où l’on peut recevoir des questions anonymes et y répondre. En France, une cinquantaine d’utilisatrices de la plateforme ont reçu en l’espace de quelques mois des menaces de mort, de torture et de viol, émanant potentiellement d’une même personne. Le réseau social assure être dans l’incapacité de bloquer les auteurs de ces messages, du fait de leur anonymat. Une enquête de police a finalement été ouverte vendredi, à la suite de la publication d’un article par Streetpress et une vingtaine de plaintes de victimes. Vous en saurez plus en lisant l’enquête en question.

Stan Loona

Voici une nouvelle preuve que les fans de k-pop règnent sur le web. Ce weekend, la police de Dallas a demandé aux internautes de leur transmettre des vidéos ou des photos de manifestants, dans le cadre des évènements actuellement en cours aux États-Unis, afin de plus facilement les identifier, et éventuellement les arrêter. Problème : l’application mise en place pour l’occasion s’est vite retrouvée délibérément submergée de « fancams », des vidéos très populaires parmi les fans de k-pop, qui sont généralement consacrées à un ou une star en particulier. À lire sur Cyberguerre.

Sous le capot des jeux vidéo

Le site jeuxvideo.com continue à publier de chouettes interviews de femmes françaises travaillant dans les jeux vidéo. J’ai trouvé particulièrement instructive cette interview de Jehanne Rousseau, directrice et co-fondatrice du studio français Spiders (Faery : Legends of Avalon, Greedfall). Elle évolue dans l’industrie depuis 1998, et a occupé à peu tous les postes possibles dans la création d’un jeu vidéo. Si vous souhaitez travailler dans cette industrie, ou que vous vous y intéressez de près ou de loin, vous y apprendrez beaucoup de choses. Vous pouvez regarder cet entretien (et les autres du dossier !) par ici.

Quelque chose à regarder

Les thèmes abordés dans cette newsletter étant pour la plupart graves, j’ai décidé de vous recommander une œuvre un peu plus légère pour conclure ce numéro. Je vais donc vous parler de Recovery of an MMO junkie (« le rétablissement d’une accro aux MMO« ), une série japonaise animée en 10 épisodes, qui traite de romance, d’identité et de jeux vidéo en ligne.

Moriko est une jeune femme d’une trentaine d’années, mais déjà désabusée par la vie. Elle vient de quitter son job, après un gros burn-out, et décide qu’elle mènera désormais la majorité de son quotidien en ligne. Elle se plonge dans un MMORPG, un jeu vidéo en ligne multijoueurs, et rejoint une guilde sous les traits de Hayashi, prétendant être un homme auprès de ses compagnons virtuels. Moriko se lie vite d’amitié avec Lily, une autre joueuse, qui entretient elle aussi un certain mystère sur sa véritable identité.

L’intérêt principal de Recovery of an MMO junkie est que son histoire repose sur des clichés renversés. Il ne s’agit pas de la première histoire d’un geek trouvant l’amour sur un jeu vidéo en ligne ; néanmoins, cette fois-ci, il s’agit d’une femme, montrée non pas comme une héroïne sexy, mais avec ses faiblesses et ses côtés pathétiques. De la même manière, le fait que Moriko joue un homme dans son jeu bouleverse le schéma habituel de la romance. L’objet de son affection, Lily, est en réalité un homme, qui incarne donc les poncifs habituellement attribués aux femmes que l’on courtise. Il est mystérieux, mignon, fragile, etc.

Vous l’aurez compris, Recovery of an MMO junkie est une histoire d’amour qui se veut moderne, sans être prise de tête. On y parle de jeux vidéo, du plaisir d’assumer une autre identité en ligne, de santé mentale. Si vous aimez les films d’amour et la romance en général, cette série se regarde vite, et vous fera sans doute passer un bon moment !

Recovery of an MMO junkie, à regarder sur la plateforme de streaming Crunchyroll

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